Salon de 1846
Supposons un bel espace de nature où tout verdoie, rougeoie, poudroie et
chatoie en pleine liberté, où toutes choses, diversement colorées suivant leur
constitution moléculaire, changées de seconde en seconde par le déplacement de
l'ombre et de la lumière, et agitées par le travail intérieur du calorique, se
trouvent en perpétuelle vibration, laquelle fait trembler les lignes et complète
la loi du mouvement éternel et universel. - Une immensité, bleue quelquefois et
verte souvent, s'étend jusqu'aux confins du ciel: c'est la mer. Les arbres sont
verts, les gazons verts, les mousses vertes; le vert serpente dans les troncs,
les tiges non mûres sont vertes; le vert est le fond de la nature, parce que le
vert se marie facilement à tous les autres tons. Ce qui me frappe d'abord, c'est
que partout, - coquelicots dans les gazons, pavots, perroquets, etc., - le rouge
chante la gloire du vert; le noir, - quand il y en a, - zéro solitaire et
insignifiant, intercède le secours du bleu ou du rouge. Le bleu, c'est-à-dire le
ciel, est coupé de légers flocons blancs ou de masses grises qui trempent
heureusement sa morne crudité, - et, comme la vapeur de la saison, - hiver ou
été, - baigne, adoucit, ou engloutit les contours, la nature ressemble à un
toton qui, mû par une vitesse accélérée, nous apparaît gris, bien qu'il résume
en lui toutes les couleurs.
La sève monte et, mélange de principes, elle s'épanouit en tons mélangés; les
arbres, les rochers, les granits se mirent dans les eaux et y déposent leurs
reflets; tous les objets transparents accrochent au passage lumières et couleurs
voisines et lointaines. A mesure que l'astre du jour se dérange, les tons
changent de valeur, mais, respectant toujours leurs sympathies et leurs haines
naturelles, continuent à vivre en harmonie par des concessions réciproques. Les
ombres se déplacent lentement, et font fuir devant elles ou éteignent les tons à
mesure que la lumière, déplacée elle-même, en veut faire résonner de nouveau.
Ceux-ci se renvoient leurs reflets, et, modifiant leurs qualités en les glaçant
de qualités transparentes et empruntées, multiplient à l'infini leurs mariages
mélodieux et les rendent plus faciles. Quand le grand foyer descend dans les
eaux, de rouges fanfares s'élancent de tous côtés; une sanglante harmonie éclate
à l'horizon, et le vert s'empourpre richement. Mais bientôt de vastes ombres
bleues chassent en cadence devant elles la foule des tons orangés et rose tendre
qui sont comme l'écho lointain et affaibli de la lumière. Cette grande symphonie
du jour, qui est l'éternelle variation de la symphonie d'hier, cette succession
de mélodies, où la variété sort toujours de l'infini, cet hymne compliqué
s'appelle la couleur.
On trouve dans la couleur l'harmonie, la mélodie et le contre-point.
Si l'on veut examiner le détail dans le détail, sur un objet de médiocre
dimension, - par exemple, la main d'une femme un peu sanguine, un peu maigre et
d'une peau très fine, on verra qu'il y a harmonie parfaite entre le vert des
fortes veines qui la sillonnent et les tons sanguinolents qui marquent les
jointures; les ongles roses tranchent sur la première phalange qui possède
quelques tons gris et bruns. Quant à la paume, les lignes de vie, plus roses et
plus vineuses, sont séparées les unes des autres par le système des veines
vertes ou bleues qui les traversent. L'étude du même objet, faite avec une
loupe, fournira dans n'importe quel espace, si petit qu'il soit, une harmonie
parfaite de tons gris, bleus, bruns, verts, orangés et blancs réchauffés par un
peu de jaune; - harmonie qui, combinée avec les ombres, produit le modelé des
coloristes, essentiellement différent du modelé des dessinateurs, dont les
difficultés se réduisent à peu près à copier un plâtre.
La couleur est donc l'accord de deux tons. Le ton chaud et le ton froid, dans
l'opposition desquels consiste toute la théorie, ne peuvent se définir d'une
manière absolue: ils n'existent que relativement.
La loupe, c'est l'oeil du coloriste.
Je ne veux pas en conclure qu'un coloriste doit procéder par l'étude
minutieuse des tons confondus dans un espace très limité. Car, en admettant que
chaque molécule soit douée d'un ton particulier, il faudrait que la matière fût
divisible à l'infini; et d'ailleurs, l'art n'étant qu'une abstraction et un
sacrifice du détail à l'ensemble, il est important de s'occuper surtout des
masses. Mais je voulais prouver que, si le cas était possible, les tons, quelque
nombreux qu'ils fussent, mais logiquement juxtaposés, se fondraient
naturellement par la loi qui les régit.
Les affinités chimiques sont la raison pour laquelle la nature ne peut pas
commettre de fautes dans l'arrangement de ces tons; car, pour elle, forme et
couleur sont un.
Le vrai coloriste ne peut pas en commettre non plus; et tout lui est permis,
parce qu'il connaît de naissance la gamme des tons, la force du ton, les
résultats des mélanges, et toute la science du contre-point, et qu'il peut ainsi
faire une harmonie de vingt rouges différents.
Cela est si vrai que, si un propriétaire anticoloriste s'avisait de repeindre
sa campagne d'une manière absurde et dans un système de couleurs charivariques,
le vernis épais et transparent de l'atmosphère et l'oeil savant de Véronèse
redresseraient le tout et produiraient sur une toile un ensemble satisfaisant,
conventionnel sans doute, mais logique.
Cela explique comment un coloriste peut être paradoxal dans sa manière
d'exprimer la couleur, et comment l'étude de la nature conduit souvent à un
résultat tout différent de la nature.
L'air joue un si grand rôle dans la théorie de la couleur que, si un
paysagiste peignait les feuilles des arbres telles qu'il les voit, il
obtiendrait un ton faux; attendu qu'il y a un espace d'air bien moindre entre le
spectateur et le tableau qu'entre le spectateur et la nature.
Les mensonges sont continuellement nécessaires, même pour arriver au
trompe-l'oeil.
L'harmonie est la base de la théorie de la couleur.
La mélodie est l'unité dans la couleur, ou la couleur générale.
La mélodie veut une conclusion; c'est un ensemble où tous les effets
concourent à un effet général.
Ainsi la mélodie laisse dans l'esprit un souvenir profond.
La plupart de nos jeunes coloristes manquent de mélodie.
La bonne manière de savoir si un tableau est mélodieux est de le regarder
d'assez loin pour n'en comprendre ni le sujet si les lignes. S'il est mélodieux,
il a déjà un sens, et il a déjà pris sa place dans le répertoire des souvenirs.
Le style et le sentiment dans la couleur viennent du choix, et le choix vient
du tempérament.
Il y a des tons gais et folâtres, folâtres et tristes, riches et gais, riches
et tristes, de communs et d'originaux.
Ainsi la couleur de Véronèse est calme et gaie. La couleur de Delacroix est
souvent plaintive, et la couleur de M. Catlin souvent terrible.
J'ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret mi-parti de vert et de rouge
crus, qui étaient pour mes yeux une douleur délicieuse.
J'ignore si quelque analogiste a établi solidement une gamme complète des
couleurs et des sentiments, mais je me rappelle un passage d'Hoffmann qui
exprime parfaitement mon idée, et qui plaira à tous ceux qui aiment sincèrement
la nature: "Ce n'est pas seulement en rêve, et dans le léger délire qui précède
le sommeil, c'est encore éveillé, lorsque j'entends de la musique, que je trouve
une analogie et une réunion intime entre les couleurs, les sons et les parfums.
Il me semble que toutes ces choses ont été engendrées par un même rayon de
lumière, et qu'elles doivent se réunir dans un merveilleux concert. L'odeur des
soucis bruns et rouges produit surtout un effet magique sur ma personne. Elle me
fait tomber dans une profonde rêverie, et j'entends alors comme dans le lointain
les sons graves et profonds du hautbois."
On demande souvent si le même homme peut être à la fois grand coloriste et
grand dessinateur.
Oui et non; car il y a différentes sortes de dessins.
La qualité d'un pur dessinateur consiste surtout dans la finesse, et cette
finesse exclut la touche: or il y a des touches heureuses, et le coloriste
chargé d'exprimer la nature par la couleur perdrait souvent plus à supprimer des
touches heureuses qu'à rechercher une plus grande austérité de dessin.
La couleur n'exclut certainement pas le grand dessin, celui de Véronèse, par
exemple, qui procède surtout par l'ensemble et les masses; mais bien le dessin
du détail, le contour du petit morceau, où la touche mangera toujours la ligne.
L'amour de l'air, le choix des sujets à mouvement, veulent l'usage des lignes
flottantes et noyées.
Les dessinateurs exclusifs agissent selon un procédé inverse et pourtant
analogue. Attentifs à suivre et à surprendre la ligne dans ses ondulations les
plus secrètes, ils n'ont pas le temps de voir l'air et la lumière, c'est-à-dire
leurs effets, et s'efforcent même de ne pas les voir, pour ne pas nuire au
principe de leur école.
On peut donc être à la fois coloriste et dessinateur, mais dans un certain
sens. De même qu'un dessinateur peut être coloriste par les grandes masses, de
même un coloriste peut être dessinateur par une logique complète de l'ensemble
des lignes; mais l'une de ces qualités absorbe toujours le détail de l'autre.
Les coloristes dessinent comme la nature; leurs figures sont naturellement
délimitées par la lutte harmonieuse des masses colorées.
Les purs dessinateurs sont des philosophes et des abstracteurs de
quintessence.
Les coloristes sont des poètes épiques.