Salon de 1846
IV
Eugène Delacroix
Le romantisme et la couleur me conduisent droit à Eugène Delacroix. J'ignore
s'il est fier de sa qualité de romantique; mais sa place est ici, parce que la
majorité du public l'a depuis longtemps, et même dès sa première oeuvre,
constitué le chef de l'école moderne.
En entrant dans cette partie, mon coeur est plein d'une joie sereine, et je
choisis à dessein mes plumes les plus neuves, tant je veux être clair et
limpide, et tant je me sens aise d'aborder mon sujet le plus cher et le plus
sympathique. Il faut, pour faire bien comprendre les conclusions de ce chapitre,
que je remonte un peu haut dans l'histoire de ce temps-ci, et que je remette
sous les yeux du public quelques pièces du procès déjà citées par les critiques
et les historiens précédents, mais nécessaires pour l'ensemble de la
démonstration. Du reste, ce n'est pas sans un vif plaisir que les purs
enthousiastes d'Eugène Delacroix reliront un article du Constitutionnel de 1822,
tiré du Salon de M. Thiers, journaliste.
"Aucun tableau ne révèle mieux à mon avis l'avenir d'un grand peintre, que
celui de M. Delacroix, représentant le Dante et Virgile aux enfers. C'est là
surtout qu'on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité
naissante qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré
de tout le reste.
"Le Dante et Virgile, conduits par Caron, traversent le fleuve infernal et
fendent avec peine la foule qui se presse autour de la barque pour y pénétrer.
Le Dante, supposé vivant, a l'horrible teinte des lieux; Virgile, couronné d'un
sombre laurier, a les couleurs de la mort. Les malheureux condamnés
éternellement à désirer la rive opposée, s'attachent à la barque. L'un la saisit
en vain, et, renversé par son mouvement trop rapide, est replongé dans les eaux;
un autre l'embrasse et repousse avec les pieds ceux qui veulent aborder comme
lui; deux autres serrent avec les dents le bois qui leur échappe. Il y a là
l'égoïsme de la détresse et le désespoir de l'enfer. Dans ce sujet, si voisin de
l'exagération, on trouve cependant une sévérité de goût, une convenance locale
en quelque sorte, qui relève le dessin, auquel des juges sévères, mais peu
avisés ici, pourraient reprocher de manquer de noblesse. Le pinceau est large et
ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un peu crue.
"L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune au peintre comme
à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on pourrait appeler en quelque
sorte l'imagination du dessin, et qui est tout autre que la précédente. Il jette
ses figures, les groupe et les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange
et la fécondité de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me
saisit à l'aspect de ce tableau; je retrouve cette puissance sauvage, ardente,
mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraînement.
"Je ne crois pas m'y tromper, M. Delacroix a reçu le génie; qu'il avance avec
assurance, qu'il se livre aux immenses travaux, condition indispensable du
talent; et ce qui doit lui donner plus de confiance encore, c'est que l'opinion
que j'exprime ici sur son compte est celle de l'un des grands maîtres de
l'école."
A. T...RS.
Ces lignes enthousiastes sont véritablement stupéfiantes autant par leur
précocité que par leur hardiesse. Si le rédacteur en chef du journal avait,
comme il est présumable, des prétentions à se connaître en peinture, le jeune
Thiers dut lui paraître un peu fou.
Pour se bien faire une idée du trouble profond que le tableau de Dante et
Virgile dut jeter dans les esprits d'alors, de l'étonnement, de
l'abasourdissement, de la colère, du hourra, des injures, de l'enthousiasme et
des éclats de rire insolents qui entourèrent ce beau tableau, vrai signal d'une
révolution, il faut se rappeler que dans l'atelier de M. Guérin, homme d'un
grand mérite, mais despote et exclusif comme son maître David, il n'y avait
qu'un petit nombre de parias qui se préoccupaient des vieux maîtres à l'écart et
osaient timidement conspirer à l'ombre de Raphaël et de Michel-Ange. Il n'est
pas encore question de Rubens.
M. Guérin, rude et sévère envers son jeune élève, ne regarda le tableau qu'à
cause du bruit qui se faisait autour.
Géricault, qui revenait d'Italie, et avait, dit-on, devant les grandes
fresques romaines et florentines, abdiqué plusieurs de ses qualités presque
originales, complimenta si fort le nouveau peintre, encore timide, que celui-ci
en était presque confus.
Ce fut devant cette peinture, ou quelque temps après, devant les Pestiférés
de Scio, que Gérard lui-même, qui, à ce qu'il semble, était plus homme d'esprit
que peintre, s'écria: "Un peintre vient de nous être révélé, mais c'est un homme
qui court sur les toits!" - Pour courir sur les toits, il faut avoir le pied
solide et l'oeil illuminé par la lumière intérieure.
Gloire et justice soient rendues à MM. Thiers et Gérard!
Depuis le tableau de Dante et Virgile jusqu'aux peintures de la chambre des
pairs et des députés, l'espace est grand sans doute; mais la biographie d'Eugène
Delacroix est peu accidentée. Pour un pareil homme, doué d'un tel courage et
d'une telle passion, les luttes les plus intéressantes sont celles qu'il a à
soutenir contre lui-même; les horizons n'ont pas besoin d'être grands pour que
les batailles soient importantes; les révolutions et les événements les plus
curieux se passent sous le ciel du crâne, dans le laboratoire étroit et
mystérieux du cerveau.
L'homme étant donc bien dûment révélé et se révélant de plus en plus (tableau
allégorique de la Grèce, le Sardanapale, la Liberté, etc.), la contagion du
nouvel évangile empirant de jour en jour, le dédain académique se vit contraint
lui-même de s'inquiéter de ce nouveau génie. M. Sosthène de La Rochefoucauld,
alors directeur des beaux-arts, fit un beau jour mander E. Delacroix, et lui
dit, après maint compliment, qu'il était affligeant qu'un homme d'une si riche
imagination et d'un si beau talent, auquel le gouvernement voulait du bien, ne
voulût pas mettre un peu d'eau dans son vin; il lui demanda définitivement s'il
ne lui serait pas possible de modifier sa manière. Eugène Delacroix,
prodigieusement étonné de cette condition bizarre et de ces conseils
ministériels, répondit avec une colère presque comique qu'apparemment s'il
peignait ainsi, c'est qu'il le fallait et qu'il ne pouvait pas peindre
autrement.
| Il tomba dans une disgrâce complète, et fut pendant sept ans sevré de
toute espèce de travaux. Il fallut attendre 1830. M. Thiers avait fait dans le
Globe un nouvel et très pompeux article.
Un voyage à Maroc laissa dans son esprit, à ce qu'il semble, une impression
profonde; là il put à loisir étudier l'homme et la femme dans l'indépendance et
l'originalité native de leurs mouvements, et comprendre la beauté antique par
l'aspect d'une race pure de toute mésalliance et ornée de sa santé et du libre
développement de ses muscles. C'est probablement de cette époque que datent la
composition des Femmes d'Alger et une foule d'esquisses.
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Jusqu'à présent on a été injuste envers Eugène Delacroix. La critique a été
pour lui amère et ignorante; sauf quelques nobles exceptions, la louange
elle-même a dû souvent lui paraître choquante. En général, et pour la plupart
des gens, nommer Eugène Delacroix, c'est jeter dans leur esprit je ne sais
quelles idées vagues de fougue mal dirigée, de turbulence, d'inspiration
aventurière, de désordre même; et pour ces messieurs qui font la majorité du
public, le hasard, honnête et complaisant serviteur du génie, joue un grand rôle
dans ses plus heureuses compositions. Dans la malheureuse époque de révolution
dont je parlais tout à l'heure, et dont j'ai enregistré les nombreuses méprises,
on a souvent comparé Eugène Delacroix à Victor Hugo. On avait le poète
romantique, il fallait le peintre. Cette nécessité de trouver à tout prix des
pendants et des analogues dans les différents arts amène souvent d'étranges
bévues, et celle-ci prouve encore combien l'on s'entendait peu. A coup sûr la
comparaison dut paraître pénible à Eugène Delacroix, peut-être à tous deux; car
si ma définition du romantisme (intimité, spiritualité, etc.) place Delacroix à
la tête du romantisme, elle en exclut naturellement M. Victor Hugo. Le parallèle
est resté dans le domaine banal des idées convenues, et ces deux préjugés
encombrent encore beaucoup de têtes faibles. Il faut en finir une fois pour
toutes avec ces niaiseries de rhétoricien. Je prie tous ceux qui ont éprouvé le
besoin de créer à leur propre usage une certaine esthétique, et de déduire les
causes des résultats, de comparer attentivement les produits de ces deux
artistes.
M. Victor Hugo, dont je ne veux certainement pas diminuer la noblesse et la
majesté, est un ouvrier beaucoup plus adroit qu'inventif, un travailleur bien
plus correct que créateur. Delacroix est quelquefois maladroit, mais
essentiellement créateur. M. Victor Hugo laisse voir dans tous ses tableaux,
lyriques et dramatiques, un système d'alignement et de contrastes uniformes.
L'excentricité elle-même prend chez lui des formes symétriques. Il possède à
fond et emploie froidement tous les tons de la rime, toutes les ressources de
l'antithèse, toutes les tricheries de l'apposition. C'est un compositeur de
décadence ou de transition, qui se sert de ses outils avec une dextérité
véritablement admirable et curieuse. M. Hugo était naturellement académicien
avant que de naître, et si nous étions encore au temps des merveilles
fabuleuses, je croirais volontiers que les lions verts de l'Institut, quand il
passait devant le sanctuaire courroucé, lui ont souvent murmuré d'une voix
prophétique: "Tu seras de l'Académie!"
Pour Delacroix, la justice est plus tardive. Ses oeuvres, au contraire, sont
des poèmes, et de grands poèmes naïvement conçus, exécutés avec l'insolence
accoutumée du génie. - Dans ceux du premier, il n'y a rien à deviner; car il
prend tant de plaisir à montrer son adresse, qu'il n'omet pas un brin d'herbe ni
un reflet de réverbère. - Le second ouvre dans les siens de profondes avenues à
l'imagination la plus voyageuse. - Le premier jouit d'une certaine tranquillité,
disons mieux, d'un certain égoïsme de spectateur, qui fait planer sur toute sa
poésie je ne sais quelle froideur et quelle modération, - que la passion tenace
et bilieuse du second, aux prises avec les patiences du métier, ne lui permet
pas toujours de garder. - L'un commence par le détail, l'autre par
l'intelligence intime du sujet; d'où il arrive que celui-ci n'en prend que la
peau, et que l'autre en arrache les entrailles. Trop matériel, trop attentif aux
superficies de la nature, M. Victor Hugo est devenu un peintre en poésie;
Delacroix, toujours respectueux de son idéal, est souvent, à son insu, un poète
en peinture.
Quant au second préjugé, le préjugé du hasard, il n'a pas plus de valeur que
le premier. - Rien n'est plus impertinent ni plus bête que de parler à un grand
artiste, érudit et penseur comme Delacroix, des obligations qu'il peut avoir au
dieu du hasard. Cela fait tout simplement hausser les épaules de pitié. Il n'y a
pas de hasard dans l'art, non plus qu'en mécanique. Une chose heureusement
trouvée est la simple conséquence d'un bon raisonnement, dont on a quelquefois
sauté les déductions intermédiaires, comme une faute est la conséquence d'un
faux principe. Un tableau est une machine dont tous les systèmes sont
intelligibles pour un oeil exercé; où tout a sa raison d'être, si le tableau est
bon; où un ton est toujours destiné à en faire valoir un autre; où une faute
occasionnelle de dessin est quelquefois nécessaire pour ne pas sacrifier quelque
chose de plus important.
Cette intervention du hasard dans les affaires de peinture de Delacroix est
d'autant plus invraisemblable qu'il est un des rares hommes qui restent
originaux après avoir puisé à toutes les vraies sources, et dont l'individualité
indomptable a passé alternativement sous le joug secoué de tous les grands
maîtres. Plus d'un serait assez étonné de voir une étude de lui d'après Raphaël,
chef-d'oeuvre patient et laborieux d'imitation, et peu de personnes se
souviennent aujourd'hui des lithographies qu'il a faites d'après des médailles
et des pierres gravées.
Voici quelques lignes de M. Henri Heine qui expliquent assez bien la méthode
de Delacroix, méthode qui est, comme chez tous les hommes vigoureusement
constitués, le résultat de son tempérament: "En fait d'art, je suis
surnaturaliste. Je crois que l'artiste ne peut trouver dans la nature tous ses
types, mais que les plus remarquables lui sont révélés dans son âme, comme la
symbolique innée d'idées innées, et au même instant. Un moderne professeur
d'esthétique, qui a écrit des Recherches sur l'Italie, a voulu remettre en
honneur le vieux principe de l'imitation de la nature, et soutenir que l'artiste
plastique devait trouver dans la nature tous ses types. Ce professeur, en
étalant ainsi son principe suprême des arts plastiques, avait seulement oublié
un de ces arts, l'un des plus primitifs, je veux dire l'architecture, dont on a
essayé de retrouver après coup les types dans les feuillages des forêts, dans
les grottes des rochers: ces types n'étaient point dans la nature extérieure,
mais bien dans l'âme humaine."
Delacroix part donc de ce principe, qu'un tableau doit avant tout reproduire
la pensée intime de l'artiste, qui domine le modèle, comme le créateur la
création; et de ce principe il en sort un second qui semble le contredire à
première vue, - à savoir, qu'il faut être très soigneux des moyens matériels
d'exécution. - Il professe une estime fanatique pour la propreté des outils et
la préparation des éléments de l'oeuvre. - En effet, la peinture étant un art
d'un raisonnement profond et qui demande la concurrence immédiate d'une foule de
qualités, il est important que la main rencontre, quand elle se met à la
besogne, le moins d'obstacles possible, et accomplisse avec une rapidité servile
les ordres divins du cerveau: autrement l'idéal s'envole.
Aussi lente, sérieuse, consciencieuse est la conception du grand artiste,
aussi preste est son exécution. C'est du reste une qualité qu'il partage avec
celui dont l'opinion publique a fait son antipode, M. Ingres. L'accouchement
n'est point l'enfantement, et ces grands seigneurs de la peinture, doués d'une
paresse apparente, déploient une agilité merveilleuse à couvrir une toile. Le
Saint Symphorien a été refait entièrement plusieurs fois, et dans le principe il
contenait beaucoup moins de figures.
Pour E. Delacroix, la nature est un vaste dictionnaire dont il roule et
consulte les feuilles avec un oeil sûr et profond; et cette peinture, qui
procède surtout du souvenir, parle surtout au souvenir. L'effet produit sur
l'âme du spectateur est analogue aux moyens de l'artiste. Un tableau de
Delacroix, Dante et Virgile, par exemple, laisse toujours une impression
profonde, dont l'intensité s'accroît par la distance. Sacrifiant sans cesse le
détail à l'ensemble, et craignant d'affaiblir la vitalité de sa pensée par la
fatigue d'une exécution plus nette et plus calligraphique, il jouit pleinement
d'une originalité insaisissable, qui est l'intimité du sujet.
L'exercice d'une dominante n'a légitimement lieu qu'au détriment du reste. Un
goût excessif nécessite les sacrifices, et les chefs-d'oeuvre ne sont jamais que
des extraits divers de la nature. C'est pourquoi il faut subir les conséquences
d'une grande passion, quelle qu'elle soit, accepter la fatalité d'un talent, et
ne pas marchander avec le génie. C'est à quoi n'ont pas songé les gens qui ont
tant raillé le dessin de Delacroix; en particulier les sculpteurs, gens partiaux
et borgnes plus qu'il n'est permis, et dont le jugement vaut tout au plus la
moitié d'un jugement d'architecte. - La sculpture, à qui la couleur est
impossible et le mouvement difficile, n'a rien à démêler avec un artiste que
préoccupent surtout le mouvement, la couleur et l'atmosphère. Ces trois éléments
demandent nécessairement un contour un peu indécis, des lignes légères et
flottantes, et l'audace de la touche. - Delacroix est le seul aujourd'hui dont
l'originalité n'ait pas été envahie par le système des lignes droites; ses
personnages sont toujours agités, et ses draperies voltigeantes. Au point de vue
de Delacroix, la ligne n'est pas; car, si ténue qu'elle soit, un géomètre taquin
peut toujours la supposer assez épaisse pour en contenir mille autres; et pour
les coloristes, qui veulent imiter les palpitations éternelles de la nature, les
lignes ne sont jamais, comme dans l'arc-en-ciel, que la fusion intime de deux
couleurs.
D'ailleurs il y a plusieurs dessins, comme plusieurs couleurs: - exacts ou
bêtes, physionomiques et imaginés.
Le premier est négatif, incorrect à force de réalité, naturel, mais saugrenu;
le second est un dessin naturaliste, mais idéalisé, dessin d'un génie qui sait
choisir, arranger, corriger, deviner, gourmander la nature; enfin le troisième
qui est le plus noble et le plus étrange, peut négliger la nature; il en
représente une autre, analogue à l'esprit et au tempérament de l'auteur.
Le dessin physionomique appartient généralement aux passionnés, comme M.
Ingres; le dessin de création est le privilège du génie.
La grande qualité du dessin des artistes suprêmes est la vérité du mouvement,
et Delacroix ne viole jamais cette loi naturelle.
Passons à l'examen de qualités plus générales encore. - Un des caractères
principaux du grand peintre est l'universalité. - Ainsi le poète épique, Homère
ou Dante, sait faire également bien une idylle, un récit, un discours, une
description, une ode, etc.
De même Rubens, s'il peint des fruits, peindra des fruits plus beaux qu'un
spécialiste quelconque.
E. Delacroix est universel; il a fait des tableaux de genre pleins
d'intimité, des tableaux d'histoire pleins de grandeur. Lui seul, peut-être,
dans notre siècle incrédule, a conçu des tableaux de religion qui n'étaient ni
vides et froids comme des oeuvres de concours, ni pédants, mystiques ou
néo-chrétiens, comme ceux de tous ces philosophes de l'art qui font de la
religion une science d'archaïsme, et croient nécessaire de posséder avant tout
la symbolique et le traditions primitives pour remuer et faire chanter la corde
religieuse.
Cela se comprend facilement, si l'on veut considérer que Delacroix est, comme
tous les grands maîtres, un mélange admirable de science, - c'est-à-dire un
peintre complet, - et de naïveté, c'est-à-dire un homme complet. Allez voir à
Saint-Louis au Marais cette Pietà, où la majestueuse reine des douleurs tient
sur ses genoux le corps de son enfant mort, les deux bras étendus
horizontalement dans un accès de désespoir, une attaque de nerfs maternelle.
L'un des deux personnages qui soutient et modère sa douleur est éploré comme les
figures les plus lamentables de l'Hamlet, avec laquelle oeuvre celle-ci a du
reste plus d'un rapport. - Des deux saintes femmes, la première rampe
convulsivement à terre, encore revêtue des bijoux et des insignes du luxe;
l'autre, blonde et dorée, s'affaisse plus mollement sous le poids énorme de son
désespoir.
Le groupe est échelonné et disposé tout entier sur un fond d'un vert sombre
et uniforme, qui ressemble autant à des amas de rochers qu'à une mer bouleversée
par l'orage. Ce fond est d'une simplicité fantastique, et E. Delacroix a sans
doute, comme Michel-Ange, supprimé l'accessoire pour ne pas nuire à la clarté de
son idée. Ce chef-d'oeuvre laisse dans l'esprit un sillon profond de mélancolie.
- Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'il attaquait les sujets
religieux. Le Christ aux Oliviers, le Saint Sébastien, avaient déjà témoigné de
la gravité et de la sincérité profonde dont il sait les empreindre.
Mais pour expliquer ce que j'affirmais tout à l'heure, - que Delacroix seul
sait faire de la religion, - je ferai remarquer à l'observateur que, si ses
tableaux les plus intéressants sont presque toujours ceux dont il choisit les
sujets, c'est-à-dire ceux de fantaisie, - néanmoins la tristesse sérieuse de son
talent convient parfaitement à notre religion, religion profondément triste,
religion de la douleur universelle, et qui, à cause de sa catholicité même,
laisse une pleine liberté à l'individu et ne demande pas mieux que d'être
célébrée dans le langage de chacun, - s'il connaît la douleur et s'il est
peintre.
Je me rappelle qu'un de mes amis, garçon de mérite d'ailleurs, coloriste déjà
en vogue, - un de ces jeunes hommes précoces qui donnent des espérances toute
leur vie, et beaucoup plus académique qu'il ne le croit lui-même, - appelait
cette peinture: peinture de cannibale!
A coup sûr, ce n'est point dans les curiosités d'une palette encombrée, ni
dans le dictionnaire des règles, que notre jeune ami saura trouver cette
sanglante et farouche désolation, à peine compensée par le vert sombre de
l'espérance!
Cet hymne terrible à la douleur faisait sur sa classique imagination l'effet
des vins redoutables de l'Anjou, de l'Auvergne ou du Rhin, sur un estomac
accoutumé aux pâles violettes du Médoc.
Ainsi, universalité de sentiment, - et maintenant universalité de science!
Depuis longtemps les peintres avaient, pour ainsi dire, désappris le genre
dit de décoration. L'hémicycle des Beaux-Arts est une oeuvre puérile et
maladroite, où les intentions se contredisent, et qui ressemble à une collection
de portraits historiques. Le Plafond d'Homère est un beau tableau qui plafonne
mal. La plupart des chapelles exécutées dans ces derniers temps, et distribuées
aux élèves de M. Ingres, sont faites dans le système des Italiens primitifs,
c'est-à-dire qu'elles veulent arriver à l'unité par la suppression des effets
lumineux et par un vaste système de coloriages mitigés. Ce système, plus
raisonnable sans doute, esquive les difficultés. Sous Louis XIV, Louis XV et
Louis XVI, les peintres firent des décorations à grand fracas, mais qui
manquaient d'unité dans la couleur et dans la composition.
E. Delacroix eut des décorations à faire, et il résolut le grand problème. Il
trouva l'unité dans l'aspect sans nuire à son métier de coloriste.
La Chambre des députés est là qui témoigne de ce singulier tour de force. La
lumière, économiquement dispensée, circule à travers toutes ces figures, sans
intriguer l'oeil d'une manière tyrannique.
Le plafond circulaire de la bibliothèque du Luxembourg est une oeuvre plus
étonnante encore, où le peintre est arrivé, - non seulement à un effet encore
plus doux et plus uni, sans rien supprimer des qualités de couleur et de
lumière, qui sont le propre de tous ses tableaux, - mais encore s'est révélé
sous un aspect tout nouveau: Delacroix paysagiste!
Au lieu de peindre Apollon et les Muses, décoration invariable des
bibliothèques, E. Delacroix a cédé à son goût irrésistible pour Dante, que
Shakspeare seul balance peut-être dans son esprit, et il a choisi le passage où
Dante et Virgile rencontrent dans un lieu mystérieux les principaux poètes de
l'antiquité:
"Nous ne laissions pas d'aller, tandis qu'il parlait; mais nous traversions
toujours la forêt, épaisse forêt d'esprits, veux-je dire. Nous n'étions pas bien
éloignés de l'entrée de l'abîme, quand je vis un feu qui perçait un hémisphère
de ténèbres. Quelques pas nous en séparaient encore, mais je pouvais déjà
entrevoir que des esprits glorieux habitaient ce séjour.
- O toi, qui honores toute science et tout art, quels sont ces esprits
auxquels on fait tant d'honneur qu'on les sépare du sort des autres?
Il me répondit: - Leur belle renommée, qui retentit là-haut dans votre monde,
trouve grâce dans le ciel, qui les distingue des autres.
Cependant une voix se fit entendre: "Honorez le sublime poète; son ombre, qui
était partie, nous revient."
La voix se tut, et je vis venir à nous quatre grandes ombres; leur aspect
n'était ni triste ni joyeux.
"Le bon maître me dit: - Regarde celui qui marche, une épée à la main, en
avant des trois autres, comme un roi: c'est Homère, poète souverain; l'autre qui
le suit est Horace le satirique; Ovide est le troisième, et le dernier est
Lucain. Comme chacun d'eux partage avec moi le nom qu'a fait retentir la voix
unanime, ils me font honneur et ils font bien!
Ainsi je vis se réunir la belle école de ce maître du chant sublime, qui
plane sur les autres comme l'aigle. Dès qu'ils eurent devisé ensemble quelque
peu, ils se tournèrent vers moi avec un geste de salut, ce qui fit sourire mon
guide. Et ils me firent encore plus d'honneur, car ils me reçurent dans leur
troupe, de sorte que je fus le sixième parmi tant de génies ..."
Je ne ferai pas à E. Delacroix l'injure d'un éloge exagéré pour avoir si bien
vaincu la concavité de sa toile et y avoir placé des figures droites. Son talent
est au-dessus de ces choses-là. Je m'attache surtout à l'esprit de cette
peinture. Il est impossible d'exprimer avec la prose tout le calme bienheureux
qu'elle respire, et la profonde harmonie qui nage dans cette atmosphère. Cela
fait penser aux pages les plus verdoyantes du Télémaque, et rend tous les
souvenirs que l'esprit a emportés des récits élyséens. Le paysage, qui néanmoins
n'est qu'un accessoire, est, au point de vue où je me plaçais tout à l'heure, -
l'universalité des grands maîtres, - une chose des plus importantes. Ce paysage
circulaire, qui embrasse un espace énorme, est peint avec l'aplomb d'un peintre
d'histoire, et la finesse et l'amour d'un paysagiste. Des bouquets de lauriers,
des ombrages considérables le coupent harmonieusement; des nappes de soleil doux
et uniforme dorment sur les gazons; des montagnes bleues ou ceintes de bois font
un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Quant au ciel, il est bleu et
blanc, chose étonnante chez Delacroix; les nuages, délayés et tirés en sens
divers comme une gaze qui se déchire, sont d'une grande légèreté; et cette voûte
d'azur, profonde et lumineuse, fuit à une prodigieuse hauteur. Les aquarelles de
Bonington sont moins transparentes.
Ce chef-d'oeuvre, qui, selon moi, est supérieur aux meilleurs Véronèse, a
besoin, pour être bien compris, d'une grande quiétude d'esprit et d'un jour très
doux. Malheureusement, le jour éclatant qui se précipitera par la grande fenêtre
de la façade, sitôt qu'elle sera délivrée des toiles et des échafauds, rendra ce
travail plus difficile.
Cette année-ci, les tableaux de Delacroix sont l'Enlèvement de Rébecca, tiré
d'Ivanhoé, les Adieux de Roméo et de Juliette, Marguerite à l'église, et un
Lion, à l'aquarelle.
Ce qu'il y a d'admirable dans l'Enlèvement de Rébecca, c'est une parfaite
ordonnance de tons, tons intenses, pressés, serrés et logiques, d'où résulte un
aspect saisissant. Dans presque tous les peintres qui ne sont pas coloristes, on
remarque toujours des vides, c'est-à-dire de grands trous produits par des tons
qui ne sont pas de niveau, pour ainsi dire; la peinture de Delacroix est comme
la nature, elle a horreur du vide.
Roméo et Juliette, - sur le balcon, - dans les froides clartés du matin, se
tiennent religieusement embrassés par le milieu du corps. Dans cette étreinte
violente de l'adieu, Juliette, les mains posées sur les épaules de son amant,
rejette la tête en arrière, comme pour respirer, ou par un mouvement d'orgueil
et de passion joyeuse. Cette attitude insolite, - car presque tous les peintres
collent les bouches des amoureux l'une contre l'autre, - est néanmoins fort
naturelle; - ce mouvement vigoureux de la nuque est particulier aux chiens et
aux chats heureux d'être caressés. - Les vapeurs violacées du crépuscule
enveloppent cette scène et le paysage romantique qui la complète.Le succès
général qu'obtient ce tableau et la curiosité qu'il inspire prouvent bien ce que
j'ai déjà dit ailleurs, - que Delacroix est populaire, quoi qu'en disent les
peintres, et qu'il suffira de ne pas éloigner le public de ses oeuvres, pour
qu'il le soit autant que les peintres inférieurs.Marguerite à l'église
appartient à cette classe déjà nombreuse de charmants tableaux de genre, par
lesquels Delacroix semble vouloir expliquer au public ses lithographies si
amèrement critiquées.Ce lion peint à l'aquarelle a pour moi un grand mérite,
outre la beauté du dessin et de l'attitude: c'est qu'il est fait avec une grande
bonhomie. L'aquarelle est réduite à son rôle modeste, et ne veut pas se faire
aussi grosse que l'huile.Il me reste, pour compléter cette analyse, à noter une
dernière qualité chez Delacroix, la plus remarquable de toutes, et qui fait de
lui le vrai peintre du XIXe siècle: c'est cette mélancolie singulière et
opiniâtre qui s'exhale de toutes ses oeuvres, et qui s'exprime et par le choix
des sujets, et par l'expression des figures, et par le geste et par le style de
la couleur. Delacroix affectionne Dante et Shakspeare, deux autres grands
peintres de la douleur humaine; il les connaît à fond, et il sait les traduire
librement. En contemplant la série de ses tableaux, on dirait qu'on assiste à la
célébration de quelque mystère douloureux: Dante et Virgile, le Massacre de
Scio, le Sardanapale, le Christ aux Oliviers; le Saint Sébastien, la Médée, les
Naufragés, et l'Hamlet si raillé et si peu compris. Dans plusieurs on trouve,
par je ne sais quel constant hasard, une figure plus désolée, plus affaissée que
les autres, en qui se résument toutes les douleurs environnantes; ainsi la femme
agenouillée, à la chevelure pendante, sur le premier plan des Croisés à
Constantinople; la vieille, si morne et si ridée, dans le Massacre de Scio.
Cette mélancolie respire jusque dans les Femmes d'Alger, son tableau le plus
coquet et le plus fleuri. Ce petit poème d'intérieur, plein de repos et de
silence, encombré de riches étoffes et de brimborions de toilette, exhale je ne
sais quel haut parfum de mauvais lieu qui nous guide assez vite vers les limbes
insondés de la tristesse. En général, il ne peint pas de jolies femmes, au point
de vue des gens du monde toutefois. Presque toutes sont malades, et
resplendissent d'une certaine beauté intérieure. Il n'exprime point la force par
la grosseur des muscles, mais par la tension des nerfs. C'est non seulement la
douleur qu'il sait le mieux exprimer, mais surtout, - prodigieux mystère de sa
peinture, - la douleur morale! Cette haute et sérieuse mélancolie brille d'un
éclat morne, même dans sa couleur, large, simple, abondante en masses
harmoniques, comme celle de tous les grands coloristes, mais plaintive et
profonde comme une mélodie de Weber.
Chacun des anciens maîtres a son royaume, son apanage, - qu'il est souvent
contraint de partager avec des rivaux illustres. Raphaël a la forme, Rubens et
Véronèse la couleur, Rubens et Michel-Ange l'imagination du dessin. Une portion
de l'empire restait, où Rembrandt seul avait fait quelques excursions, - le
drame, - le drame naturel et vivant, le drame terrible et mélancolique, exprimé
souvent par la couleur, mais toujours par le geste.
En fait de gestes sublimes, Delacroix n'a de rivaux qu'en dehors de son art.
Je ne connais guère que Frédérick Lemaître et Macready.
C'est à cause de cette qualité toute moderne et toute nouvelle que Delacroix
est la dernière expression du progrès dans l'art. Héritier de la grande
tradition, c'est-à-dire de l'ampleur, de la noblesse et de la pompe dans la
composition, et digne successeur des vieux maîtres, il a de plus qu'eux la
maîtrise de la douleur, la passion, le geste! C'est vraiment là ce qui fait
l'importance de sa grandeur. - En effet, supposez que le bagage d'un des vieux
illustres se perde, il aura presque toujours son analogue qui pourra l'expliquer
et le faire deviner à la pensée de l'historien. Otez Delacroix, la grande chaîne
de l'histoire est rompue et s'écroule à terre.
Dans un article qui a plutôt l'air d'une prophétie que d'une critique, à quoi
bon relever des fautes de détail et des taches microscopiques? L'ensemble est si
beau, que je n'en ai pas le courage. D'ailleurs la chose est si facile, et tant
d'autres l'ont faite! - N'est-il pas plus nouveau de voir les gens par leur beau
côté? Les défauts de M. Delacroix sont parfois si visibles qu'ils sautent à
l'oeil le moins exercé. On peut ouvrir au hasard la première feuille venue, où
pendant longtemps l'on s'est obstiné, à l'inverse de mon système, à ne pas voir
les qualités radieuses qui constituent son originalité. On sait que les grands
génies ne se trompent jamais à demi, et qu'ils ont le privilège de l'énormité
dans tous les sens.
Parmi les élèves de Delacroix, quelques-uns se sont heureusement approprié ce
qui peut se prendre de son talent, c'est-à-dire quelques parties de sa méthode,
et se sont déjà fait une certaine réputation. Cependant leur couleur a, en
général, ce défaut qu'elle ne vise guère qu'au pittoresque et à l'effet; l'idéal
n'est point leur domaine, bien qu'ils se passent volontiers de la nature, sans
en avoir acquis le droit par les études courageuses du maître.
On a remarqué cette année l'absence de M. Planet, dont la Sainte Thérèse
avait au dernier Salon attiré les yeux des connaisseurs, - et de M. Riesener,
qui a souvent fait des tableaux d'une large couleur, et dont on peut voir avec
plaisir quelques bons plafonds à la Chambre des pairs, malgré le voisinage
terrible de Delacroix.
M. Léger Chérelle a envoyé le Martyre de sainte Irène. Le tableau est composé
d'une seule figure et d'une pique qui est d'un effet assez désagréable. Du
reste, la couleur et le modelé du torse sont généralement bons. Mais il me
semble que M. Léger Chérelle a déjà montré au public ce tableau avec de légères
variantes.
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| | Ce qu'il y a d'assez singulier dans la Mort de Cléopâtre, par M.
Lassale-Bordes, c'est qu'on n'y trouve pas une préoccupation unique de la
couleur, et c'est peut-être un mérite. Les tons sont, pour ainsi dire,
équivoques, et cette amertume n'est pas dénuée de charmes.
Cléopâtre expire sur son trône, et l'envoyé d'Octave se penche pour la
contempler. Une de ses servantes vient de mourir à ses pieds. La composition ne
manque pas de majesté, et la peinture est accomplie avec une bonhomie assez
audacieuse; la tête de Cléopâtre est belle, et l'ajustement vert et rose de la
négresse tranche heureusement avec la couleur de sa peau. Il y a certainement
dans cette grande toile menée à bonne fin, sans souci aucun d'imitation, quelque
chose qui plaît et attire le flâneur désintéressé.
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