Salon de 1846
V
Des sujets amoureux et de M. Tassaert
Vous est-il arrivé, comme à moi, de tomber dans de grandes mélancolies, après
avoir passé de longues heures à feuilleter des estampes libertines? Vous
êtes-vous demandé la raison du charme qu'on trouve parfois à fouiller ces
annales de la luxure, enfouies dans les bibliothèques ou perdues dans les
cartons des marchands, et parfois aussi de la mauvaise humeur qu'elles vous
donnent? Plaisir et douleur mêlés, amertume dont la lèvre a toujours soif! - Le
plaisir est de voir représenté sous toutes ses formes le sentiment le plus
important de la nature, - et la colère, de le trouver souvent si mal imité ou si
sottement calomnié. Soit dans les interminables soirées d'hiver au coin du feu,
soit dans les lourds loisirs de la canicule, au coin des boutiques de vitrier,
la vue de ces dessins m'a mis sur des pentes de rêverie immenses, à peu près
comme un livre obscène nous précipite vers les océans mystiques du bleu. Bien
des fois je me suis pris à désirer, devant ces innombrables échantillons du
sentiment de chacun, que le poète, le curieux, le philosophe, pussent se donner
la jouissance d'un musée de l'amour, où tout aurait sa place, depuis la
tendresse inappliquée de sainte Thérèse jusqu'aux débauches sérieuses des
siècles ennuyés. Sans doute la distance est immense qui sépare le Départ pour
l'île de Cythère des misérables coloriages suspendus dans les chambres des
filles, au-dessus d'un pot fêlé et d'une console branlante; mais dans un sujet
aussi important rien n'est à négliger. Et puis le génie sanctifie toutes choses,
et si ces sujets étaient traités avec le soin et le recueillement nécessaires,
ils ne seraient point souillés par cette obscénité révoltante, qui est plutôt
une fanfaronnade qu'une vérité.
Que le moraliste ne s'effraye pas trop; je saurai garder les justes mesures,
et mon rêve d'ailleurs se bornait à désirer ce poème immense de l'amour crayonné
par les mains les plus pures, par Ingres, par Watteau, par Rubens, par
Delacroix! Les folâtres et élégantes princesses de Watteau, à côté des Vénus
sérieuses et reposées de M. Ingres; les splendides blancheurs de Rubens et de
Jordaens, et les mornes beautés de Delacroix, telles qu'on peut se les figurer:
de grandes femmes pâles, noyées dans le satin!
Ainsi pour rassurer complètement la chasteté effarouchée du lecteur, je dirai
que je rangerais dans les sujets amoureux, non seulement tous les tableaux qui
traitent spécialement de l'amour, mais encore tout tableau qui respire l'amour,
fût-ce un portrait.
Dans cette immense exposition, je me figure la beauté et l'amour de tous les
climats exprimés par les premiers artistes, depuis les folles, évaporées et
merveilleuses créatures que nous a laissées Watteau fils dans ses gravures de
mode, jusqu'à ces Vénus de Rembrandt qui se font faire les ongles, comme de
simples mortelles, et peigner avec un gros peigne de buis.
Les sujets de cette nature sont chose si importante, qu'il n'est point
d'artiste, petit ou grand, qui ne s'y soit appliqué, secrètement ou
publiquement, depuis Jules Romain jusqu'à Devéria et Gavarni.
Leur grand défaut, en général, est de manquer de naïveté et de sincérité. Je
me rappelle pourtant une lithographie qui exprime, - sans trop de délicatesse
malheureusement, - une des grandes vérités de l'amour libertin. Un jeune homme
déguisé en femme et sa maîtresse habillée en homme sont assis à côté l'un de
l'autre, sur un sopha, - le sopha que vous savez, le sopha de l'hôtel garni et
du cabinet particulier. La jeune femme veut relever les jupes de son amant. -
Cette page luxurieuse serait, dans le musée idéal dont je parlais, compensée par
bien d'autres où l'amour n'apparaîtrait que sous sa forme la plus délicate.
Ces réflexions me sont revenues à propos de deux tableaux de M. Tassaert,
Erigone et le Marchand d'esclaves.
M. Tassaert, dont j'ai eu le tort grave de ne pas assez parler l'an passé,
est un peintre du plus grand mérite, et dont le talent s'appliquerait le plus
heureusement aux sujets amoureux. Erigone est à moitié couchée sur un tertre
ombragé de vignes, - dans une pose provocante, une jambe presque repliée,
l'autre tendue et le corps chassé en avant; le dessin est fin, les lignes
onduleuses et combinées d'une manière savante. Je reprocherai cependant à M.
Tassaert, qui est coloriste, d'avoir peint ce torse avec un ton trop uniforme.
L'autre tableau représente un marché de femmes qui attendent des acheteurs.
Ce sont de vraies femmes, des femmes civilisées, aux pieds rougis par la
chaussure, un peu communes, un peu trop roses, qu'un Turc bête et sensuel va
acheter pour des beautés superfines. Celle qui est vue de dos, et dont les
fesses sont enveloppées dans une gaze transparente, a encore sur la tête un
bonnet de modiste, un bonnet acheté rue Vivienne ou au Temple. La pauvre fille a
sans doute été enlevée par les pirates.
La couleur de ce tableau est extrêmement remarquable par la finesse et par la
transparence de tons. On dirait que M. Tassaert s'est préoccupé de la manière de
Delacroix; néanmoins il a su garder une couleur originale.
C'est un artiste éminent que les flâneurs seuls apprécient et que le public
ne connaît pas assez; son talent a toujours été grandissant, et quand on songe
d'où il est parti et où il est arrivé, il y a lieu d'attendre de lui de
ravissantes compositions.