Salon de 1845
Quelques mots d'introduction
Nous pouvons dire au moins avec autant de justesse qu'un écrivain bien connu
à propos de ses petits livres: ce que nous disons, les journaux n'oseraient
l'imprimer. Nous serons donc bien cruels et bien insolents? non pas, au
contraire, impartiaux. Nous n'avons pas d'amis, c'est un grand point, et pas
d'ennemis. - Depuis M. G. Planche, un paysan du Danube dont l'éloquence
impérative et savante s'est tue au grand regret des sains esprits, la critique
des journaux, tantôt niaise, tantôt furieuse, jamais indépendante, a, par ses
mensonges et ses camaraderies effrontées, dégoûté le bourgeois de ces utiles
guide-ânes qu'on nomme comptes rendus de Salons.
Et tout d'abord, à propos de cette impertinente appellation, le bourgeois,
nous déclarons que nous ne partageons nullement les préjugés de nos grands
confrères artistiques qui se sont évertués depuis plusieurs années à jeter
l'anathème sur cet être inoffensif qui ne demanderait pas mieux que d'aimer la
bonne peinture, si ces messieurs savaient la lui faire comprendre, et si les
artistes la lui montraient plus souvent.
Ce mot, qui sent l'argot d'atelier d'une lieue, devrait être supprimé du
dictionnaire de la critique.
Il n'y a plus de bourgeois, depuis que le bourgeois - ce qui prouve sa bonne
volonté à devenir artistique, à l'égard des feuilletonistes - se sert lui-même
de cette injure.
En second lieu le bourgeois - puisque bourgeois il y a - est fort
respectable; car il faut plaire à ceux aux frais de qui l'on veut vivre.
Et enfin, il y a tant de bourgeois parmi les artistes, qu'il vaut mieux, en
somme, supprimer un mot qui ne caractérise aucun vice particulier de caste,
puisqu'il peut s'appliquer également aux uns, qui ne demandent pas mieux que de
ne plus le mériter, et aux autres, qui ne se sont jamais doutés qu'ils en
étaient dignes.
C'est avec le même mépris de toute opposition et de toutes criailleries
systématiques, opposition et criailleries devenues banales et communes, c'est
avec le même esprit d'ordre, le même amour du bon sens, que nous repoussons loin
de cette petite brochure toute discussion, et sur les jurys en général, et sur
le jury de peinture en particulier, et sur la réforme du jury devenue, dit-on,
nécessaire, et sur le mode et la fréquence des expositions, etc. D'abord il faut
un jury, ceci est clair - et quant au retour annuel des expositions, que nous
devons à l'esprit éclairé et libéralement paternel d'un roi à qui le public et
les artistes doivent la jouissance de six musées (la Galerie des Dessins, le
supplément de la Galerie Française, le Musée Espagnol, le Musée Standish, le
Musée de Versailles, le Musée de Marine), un esprit juste verra toujours qu'un
grand artiste n'y peut que gagner, vu sa fécondité naturelle, et qu'un médiocre
n'y peut trouver que le châtiment mérité.
Nous parlerons de tout ce qui attire les yeux de la foule et des artistes; -
la conscience de notre métier nous y oblige. - Tout ce qui plaît a une raison de
plaire, et mépriser les attroupements de ceux qui s'égarent n'est pas le moyen
de les ramener où ils devraient être.
Notre méthode de discours consistera simplement à diviser notre travail en
tableaux d'histoire et portraits - tableaux de genre et paysages - sculpture -
gravure et dessins, et à ranger les artistes suivant l'ordre et le grade que
leur a assignés l'estime publique.
8 mai 1845.