Tableaux d'histoire
Horace Vernet

William Haussoullier
Que M. William Haussoullier ne soit point surpris, d'abord, de l'éloge
violent que nous allons faire de son tableau, car ce n'est qu'après l'avoir
consciencieusement et minutieusement analysé que nous en avons pris la
résolution; en second lieu, de l'accueil brutal et malhonnête que lui fait un
public français, et des éclats de rire qui passent devant lui. Nous avons vu
plus d'un critique, important dans la presse, lui jeter en passant son petit mot
pour rire - que l'auteur n'y prenne pas garde. - Il est beau d'avoir un succès à
la Saint-Symphorien.
Il y a deux manières de devenir célèbre: par agrégation de succès annuels, et
par coup de tonnerre. Certes le dernier moyen est le plus original. Que l'auteur
songe aux clameurs qui accueillirent le Dante et Virgile, et qu'il persévère
dans sa propre voie; bien des railleries malheureuses tomberont encore sur cette
oeuvre, mais elle restera dans la mémoire de quiconque a de l'oeil et du
sentiment; puisse son succès aller toujours croissant, car il doit y avoir
succès.
Après les tableaux merveilleux de M. Delacroix, celui-ci est véritablement le
morceau capital de l'Exposition; disons mieux, il est, dans un certain sens
toutefois, le tableau unique du Salon de 1845; car M. Delacroix est depuis
longtemps un génie illustre, une gloire acceptée et accordée; il a donné cette
année quatre tableaux; M. William Haussoullier hier était inconnu, et il n'en a
envoyé qu'un.
Nous ne pouvons nous refuser le plaisir d'en donner d'abord une description,
tant cela nous paraît gai et délicieux à faire. - C'est la Fontaine de Jouvence;
- sur le premier plan trois groupes; - à gauche, deux jeunes gens, ou plutôt
deux rajeunis, les yeux dans les yeux, causent de fort près, et ont l'air de
faire l'amour allemand. - Au milieu, une femme vue de dos, à moitié nue, bien
blanche, avec des cheveux bruns crespelés, jase aussi en souriant avec son
partenaire; elle a l'air plus sensuel, et tient encore un miroir où elle vient
de se regarder; - enfin, dans le coin à droite, un homme vigoureux et élégant -
une tête ravissante, le front un peu bas, les lèvres un peu fortes - pose en
souriant son verre sur le gazon, pendant que sa compagne verse quelque élixir
merveilleux dans le verre d'un long et mince jeune homme debout devant elle.
Derrière eux, sur le second plan, un autre groupe étendu tout de son long sur
l'herbe: - ils s'embrassent. - Sur le milieu du second, une femme nue et debout,
tord ses cheveux d'où dégouttent les derniers pleurs de l'eau salutaire et
fécondante; une autre, nue à moitié couchée, semble comme une chrysalide, encore
enveloppée dans la dernière vapeur de sa métamorphose. - Ces deux femmes, d'une
forme délicate, sont vaporeusement, outrageusement blanches; elles commencent
pour ainsi dire à reparaître. - Celle qui est debout a l'avantage de séparer et
de diviser symétriquement le tableau. Cette statue, presque vivante, est d'un
excellent effet, et sert, par son contraste, les tons violents du premier plan,
qui en acquièrent encore plus de vigueur. La fontaine, que quelques critiques
trouveront sans doute un peu Séraphin, cette fontaine fabuleuse nous plaît; elle
se partage en deux nappes, et se découpe, se fend en franges vacillantes et
minces comme l'air. - Dans un sentier tortueux qui conduit l'oeil jusqu'au fond
du tableau, arrivent, courbés et barbus, d'heureux sexagénaires. - Le fond de
droite est occupé par des bosquets où se font des ballets et des réjouissances.
Le sentiment de ce tableau est exquis; dans cette composition l'on aime et
l'on boit, - aspect voluptueux - mais l'on boit et l'on aime d'une manière très
sérieuse, presque mélancolique. Ce ne sont pas des jeunesses fougueuses et
remuantes, mais de secondes jeunesses qui connaissent le prix de la vie et qui
en jouissent avec tranquillité.
Cette peinture a, selon nous, une qualité très importante, dans un musée
surtout - elle est très voyante. - Il n'y a pas moyen de ne pas la voir. La
couleur est d'une crudité terrible, impitoyable, téméraire même, si l'auteur
était un homme moins fort; mais... elle est distinguée, mérite si couru par MM.
de l'école d'Ingres. - Il y a des alliances de tons heureuses; il se peut que
l'auteur devienne plus tard un franc coloriste. - Autre qualité énorme et qui
fait les hommes, les vrais hommes, cette peinture a la foi - elle a la foi de sa
beauté, - c'est de la peinture absolue, convaincue, qui crie: je veux, je veux
être belle, et belle comme je l'entends, et je sais que je ne manquerai pas de
gens à qui plaire.
Le dessin, on le devine, est aussi d'une grande volonté et d'une grande
finesse; les têtes ont un joli caractère. - Les attitudes sont toutes bien
trouvées. - L'élégance et la distinction sont partout le signe particulier de ce
tableau.
Cette oeuvre aura-t-elle un succès prompt? Nous l'ignorons. - Un public a
toujours, il est vrai, une conscience et une bonne volonté qui le précipitent
vers le vrai; mais il faut le mettre sur une pente et lui imprimer l'élan, et
notre plume est encore plus ignorée que le talent de M. Haussoullier.
Si l'on pouvait, à différentes époques et à diverses reprises, faire une
exhibition de la même oeuvre, nous pourrions garantir la justice du public
envers cet artiste.
Du reste, sa peinture est assez osée pour bien porter les affronts, et elle
promet un homme qui sait assumer la responsabilité de ses oeuvres; il n'a donc
qu'à faire un nouveau tableau.
Oserons-nous, après avoir si franchement déployé nos sympathies (mais notre
vilain devoir nous oblige à penser à tout), oserons-nous dire que le nom de Jean
Bellin et de quelques Vénitiens des premiers temps nous a traversé la mémoire,
après notre douce contemplation? M. Haussoullier serait-il de ces hommes qui en
savent trop long sur leur art? C'est là un fléau bien dangereux, et qui comprime
dans leur naïveté bien d'excellents mouvements. Qu'il se défie de son érudition,
qu'il se défie même de son goût - mais c'est là un illustre défaut, - et ce
tableau contient assez d'originalité pour promettre un heureux avenir.
Decamps


Robert Fleury
M. Robert Fleury reste toujours semblable et égal à lui-même, c'est-à-dire un
très bon et très curieux peintre. - Sans avoir précisément un mérite éclatant,
et, pour ainsi dire, un genre de génie involontaire comme les premiers maîtres,
il possède tout ce que donnent la volonté et le bon goût. La volonté fait une
grande partie de sa réputation comme de celle de M. Delaroche. - Il faut que la
volonté soit une faculté bien belle et toujours bien fructueuse, pour qu'elle
suffise à donner un cachet, un style quelquefois violent à des oeuvres
méritoires, mais d'un ordre secondaire, comme celles de M. Robert Fleury. -
C'est à cette volonté tenace, infatigable et toujours en haleine, que les
tableaux de cet artiste doivent leur charme presque sanguinaire. - Le spectateur
jouit de l'effort et l'oeil boit la sueur. - C'est là surtout, répétons-le, le
caractère principal et glorieux de cette peinture, qui, en somme, n'est ni du
dessin, quoique M. Robert Fleury dessine très spirituellement, ni de la couleur,
quoiqu'il colore vigoureusement; cela n'est ni l'un ni l'autre, parce que cela
n'est pas exclusif. - La couleur est chaude, mais la manière est pénible; le
dessin habile, mais non pas original.
Son Marino Faliero rappelle imprudemment un magnifique tableau qui fait
partie de nos plus chers souvenirs. - Nous voulons parler du Marino Faliero de
M. Delacroix. - La composition était analogue; mais combien plus de liberté, de
franchise et d'abondance!...
Dans l'Auto-da-fé, nous avons remarqué avec plaisir quelques souvenirs de
Rubens, habilement transformés. - Les deux condamnés qui brûlent, et le
vieillard qui s'avance les mains jointes. - C'est encore là, cette année, le
tableau le plus original de M. Robert Fleury. - La composition en est
excellente, toutes les intentions louables, presque tous les morceaux sont bien
réussis. - Et c'est là surtout que brille cette faculté de volonté cruelle et
patiente, dont nous parlions tout à l'heure. - Une seule chose est choquante,
c'est la femme demi-nue, vue de face au premier plan; elle est froide à force
d'efforts dramatiques. - De ce tableau, nous ne saurions trop louer l'exécution
de certains morceaux. - Ainsi certaines parties nues des hommes qui se
contorsionnent dans les flammes sont de petits chefs-d'oeuvre. - Mais nous
ferons remarquer que ce n'est que par l'emploi successif et patient de plusieurs
moyens secondaires que l'artiste s'efforce d'obtenir l'effet grand et large du
tableau d'histoire.
Son étude de Femme nue est une chose commune et qui a trompé son talent.
L'Atelier de Rembrandt est un pastiche très curieux, mais il faut prendre
garde à ce genre d'exercice. On risque parfois d'y perdre ce qu'on a.
Au total, M. Robert Fleury est toujours et sera longtemps un artiste éminent,
distingué, chercheur, à qui il ne manque qu'un millimètre ou qu'un milligramme
de n'importe quoi pour être un beau génie.
Granet

Achille Devéria
Voilà un beau nom, voilà un noble et vrai artiste à notre sens.
Les critiques et les journalistes se sont donné le mot pour entonner un
charitable De profundis sur le défunt talent de M. Eugène Devéria, et chaque
fois qu'il prend à cette vieille gloire romantique la fantaisie de se montrer au
jour, ils l'ensevelissent dévotement dans la Naissance de Henri IV, et brûlent
quelques cierges en l'honneur de cette ruine. C'est bien, cela prouve que ces
messieurs aiment le beau consciencieusement; cela fait honneur à leur coeur.
Mais d'où vient que nul ne songe à jeter quelques fleurs sincères et à tresser
quelques loyaux articles en faveur de M. Achille Devéria? Quelle ingratitude!
Pendant de longues années, M. Achille Devéria a puisé, pour notre plaisir,
dans son inépuisable fécondité, de ravissantes vignettes, de charmants petits
tableaux d'intérieur, de gracieuses scènes de la vie élégante, comme nul
keepsake, malgré les prétentions des réputations nouvelles, n'en a depuis édité.
Il savait colorer la pierre lithographique; tous ses dessins étaient pleins de
charmes, distingués, et respiraient je ne sais quelle rêverie amène. Toutes ses
femmes coquettes et doucement sensuelles étaient les idéalisations de celles que
l'on avait vues et désirées le soir dans les concerts, aux Bouffes, à l'Opéra ou
dans les grands salons. Ces lithographies, que les marchands achètent trois sols
et qu'ils vendent un franc, sont les représentants fidèles de cette vie élégante
et parfumée de la Restauration, sur laquelle plane comme un ange protecteur le
romantique et blond fantôme de la duchesse de Berry.
Quelle ingratitude! Aujourd'hui l'on n'en parle plus, et tous nos ânes
routiniers et antipoétiques se sont amoureusement tournés vers les âneries et
les niaiseries vertueuses de M. Jules David, vers les paradoxes pédants de M.
Vidal.
Nous ne dirons pas que M. Achille Devéria a fait un excellent tableau - mais
il a fait un tableau - Sainte Anne instruisant la Vierge, - qui vaut surtout par
des qualités d'élégance et de composition habile, - c'est plutôt, il est vrai,
un coloriage qu'une peinture, et par ces temps de critique picturale, d'art
catholique et de crâne facture, une pareille oeuvre doit nécessairement avoir
l'air naïf et dépaysé. - Si les ouvrages d'un homme célèbre, qui a fait votre
joie, vous paraissent aujourd'hui naïfs et dépaysés, enterrez-le donc au moins
avec un certain bruit d'orchestre, égoïstes populaces!
Boulanger

Boissard
Il est à regretter que M. Boissard, qui possède les qualités d'un bon
peintre, n'ait pas pu faire voir cette année un tableau allégorique représentant
la Musique, la Peinture et la Poésie. Le jury, trop fatigué sans doute ce
jour-là de sa rude tâche, n'a pas jugé convenable de l'admettre. M. Boissard a
toujours surnagé au-dessus des eaux troubles de la mauvaise époque dont nous
parlions à propos de M. Boulanger, et s'est sauvé du danger, grâce aux qualités
sérieuses et pour ainsi dire naïves de sa peinture. - Son Christ en croix est
d'une pâte solide et d'une bonne couleur.
Schnetz
Hélas! que faire de ces gros tableaux italiens? - nous sommes en 1845 - nous
craignons fort que Schnetz en fasse encore de semblables en 1855.
Chassériau

Debon
Bataille d'Hastings
Encore un pseudo-Delacroix; - mais que de talent! quelle énergie! C'est une
vraie bataille. - Nous voyons dans cette oeuvre toutes sortes d'excellentes
choses; - une belle couleur, la recherche sincère de la vérité, et la facilité
hardie de composition qui fait les peintres d'histoire.
Victor Robert
Voilà un tableau qui a eu du guignon; - il a été suffisamment blagué par les
savants du feuilleton, et nous croyons qu'il est temps de redresser les torts. -
Aussi quelle singulière idée que de montrer à ces messieurs la religion, la
philosophie, les sciences et les arts éclairant l'Europe, et de représenter
chaque peuple de l'Europe par une figure qui occupe dans le tableau sa place
géographique! Comment faire goûter à ces articliers quelque chose d'audacieux,
et leur faire comprendre que l'allégorie est un des plus beaux genres de l'art?
Cette énorme composition est d'une bonne couleur, par morceaux, du moins;
nous y trouvons même la recherche de tons nouveaux; de quelques-unes de ces
belles femmes qui figurent les diverses nations, les attitudes sont élégantes et
originales.
Il est malheureux que l'idée baroque d'assigner à chaque peuple sa place
géographique ait nui à l'ensemble de la composition, au charme des groupes, et
ait éparpillé les figures comme un tableau de Claude Lorrain, dont les
bonshommes s'en vont à la débandade.
M. Victor Robert est-il un artiste consommé ou un génie étourdi? Il y a du
pour et du contre, des bévues de jeune homme et de savantes intentions. - En
somme, c'est là un des tableaux les plus curieux et les plus dignes d'attention
du Salon de 1845.
Brune
a exposé le Christ descendu de la croix. Bonne couleur, dessin suffisant. -
M. Brune a été jadis plus original. - Qui ne se rappelle l'Apocalypse et
l'Envie? - Du reste il a toujours eu à son service un talent de facture ferme et
solide, en même temps que très facile, qui lui donne dans l'école moderne une
place honorable et presque égale à celle de Guerchin et des Carrache, dans les
commencements de la décadence italienne.
Glaize
M. Glaize a un talent - c'est celui de bien peindre les femmes. - C'est la
Madeleine et les femmes qui l'entourent qui sauvent son tableau de la Conversion
de Madeleine - et c'est la molle et vraiment féminine tournure de Galatée qui
donne à son tableau de Galatée et Acis un charme un peu original. - Tableaux qui
visent à la couleur, et malheureusement n'arrivent qu'au coloriage de cafés, ou
tout au plus d'opéra, et dont l'un a été imprudemment placé auprès du
Marc-Aurèle de Delacroix.
Lépaulle
Nous avons vu de M. Lépaulle une femme tenant un vase de fleurs dans ses
bras; - c'est très joli, c'est très bien peint, et même - qualité plus grave -
c'est naïf. - Cet homme réussit toujours ses tableaux quand il ne s'agit que de
bien peindre et qu'il a un joli modèle; - c'est dire qu'il manque de goût et
d'esprit. - Par exemple, dans le Martyre de saint Sébastien, que fait cette
grosse figure de vieille avec son urne, qui occupe le bas du tableau et lui
donne un faux air d'ex-voto de village? Et pourtant c'est une peinture dont le
faire a tout l'aplomb des grands maîtres. - Le torse de saint Sébastien,
parfaitement bien peint, gagnera encore à vieillir.
Mouchy
Martyre de sainte Catherine d'Alexandrie
M. Mouchy doit aimer Ribera et tous les vaillants factureurs; n'est-ce pas
faire de lui un grand éloge? Du reste son tableau est bien composé. - Nous avons
souvenance d'avoir vu dans une église de Paris - Saint-Gervais ou Saint-Eustache
- une composition signée Mouchy, qui représente des moines. - L'aspect en est
très brun, trop peut-être, et d'une couleur moins variée que le tableau de cette
année, mais elle a les mêmes qualités sérieuses de peinture.
Appert
L'Assomption de la Vierge a des qualités analogues - bonne peinture - mais la
couleur, quoique vraie couleur, est un peu commune. - Il nous semble que nous
connaissons un tableau du Poussin, situé dans la même galerie, non loin de la
même place, et à peu près de la même dimension, avec lequel celui-ci a quelque
ressemblance.
Bigand
Les derniers instants de Néron
Eh quoi! c'est là un tableau de M. Bigand! Nous l'avons bien longtemps
cherché. - M. Bigand le coloriste a fait un tableau tout brun - qui a l'air d'un
conciliabule de gros sauvages.
Planet
est un des rares élèves de Delacroix qui brillent par quelques-unes des
qualités du maître.
Rien n'est doux, dans la vilaine besogne d'un compte rendu, comme de
rencontrer un vraiment bon tableau, un tableau original, illustré déjà par
quelques huées et quelques moqueries.
Et, en effet, ce tableau a été bafoué; - nous concevons la haine des
architectes, des maçons, des sculpteurs et des mouleurs, contre tout ce qui
ressemble à de la peinture; mais comment se fait-il que des artistes ne voient
pas tout ce qu'il y a dans ce tableau, et d'originalité dans la composition, et
de simplicité même dans la couleur?
Il y a là je ne sais quel aspect de peinture espagnole et galante, qui nous a
séduit tout d'abord. M. Planet a fait ce que font tous les coloristes de premier
ordre, à savoir, de la couleur avec un petit nombre de tons - du rouge, du
blanc, du brun, et c'est délicat et caressant pour les yeux. La sainte Thérèse,
telle que le peintre l'a représentée, s'affaissant, tombant, palpitant, à
l'attente du dard dont l'amour divin va la percer, est une des plus heureuses
trouvailles de la peinture moderne. - Les mains sont charmantes. - L'attitude,
naturelle pourtant, est aussi poétique que possible. - Ce tableau respire une
volupté excessive, et montre dans l'auteur un homme capable de très bien
comprendre un sujet - car sainte Thérèse était brûlante d'un si grand amour de
Dieu, que la violence de ce feu lui faisait jeter des cris. Et cette douleur
n'était pas corporelle, mais spirituelle, quoique le corps ne laissât pas d'y
avoir beaucoup de part.
Parlerons-nous du petit Cupidon mystique suspendu en l'air, et qui va la
percer de son javelot? - Non. - A quoi bon? M. Planet a évidemment assez de
talent pour faire une autre fois un tableau complet.
Dugasseau
Jésus-Christ entouré des principaux fondateurs du Christianisme
Peinture sérieuse, mais pédante - ressemble à un Lehmann très solide.
Sa Sapho faisant le saut de Leucade est une jolie composition.
Gleyre
Il avait volé le coeur du public sentimental avec le tableau du Soir. - Tant
qu'il ne s'agissait que de peindre des femmes solfiant de la musique romantique
dans un bateau, ça allait; - de même qu'un pauvre opéra triomphe de sa musique à
l'aide des objets décolletés ou plutôt déculottés et agréables à voir; - mais
cette année, M. Gleyre, voulant peindre des apôtres, - des apôtres, M. Gleyre! -
n'a pas pu triompher de sa propre peinture.
Pilliard
est évidemment un artiste érudit; il vise à imiter les anciens maîtres et
leurs sérieuses allures - ses tableaux de chaque année se valent - c'est
toujours le même mérite, froid, consciencieux et tenace.
Auguste Hesse
L'évanouissement de la Vierge
Voilà un tableau évidemment choquant par la couleur - c'est d'une couleur
dure, malheureuse et amère - mais ce tableau plaît, à mesure qu'on s'y attache,
par des qualités d'un autre genre. - Il a d'abord un mérite singulier - c'est de
ne rappeler, en aucune manière, les motifs convenus de la peinture actuelle, et
les poncifs qui traînent dans tous les jeunes ateliers; - au contraire, il
ressemble au Passé; trop peut-être. - M. Auguste Hesse connaît évidemment tous
les grands morceaux de la peinture italienne, et a vu une quantité innombrable
de dessins et de gravures. - La composition est du reste belle et habile, et a
quelques-unes des qualités traditionnelles des grandes écoles - la dignité, la
pompe, et une harmonie ondoyante de lignes.
Joseph Fay
M. Joseph Fay n'a envoyé que des dessins, comme M. Decamps - c'est pour cela
que nous le classons dans les peintres d'histoire; il ne s'agit pas ici de la
matière avec laquelle on fait, mais de la manière dont on fait.
M. Joseph Fay a envoyé six dessins représentant la vie des anciens Germains;
- ce sont les cartons d'une frise exécutée à fresque à la grande salle des
réunions du conseil municipal de l'hôtel de ville d'Ebersfeld, en Prusse.
Et, en effet, cela nous paraissait bien un peu allemand, et, les regardant
curieusement, et avec le plaisir qu'on a à voir toute oeuvre de bonne foi, nous
songions à toutes ces célébrités modernes d'outre-Rhin qu'éditent les marchands
du boulevard des Italiens.
Ces dessins, dont les uns représentent la grande lutte entre Arminius et
l'invasion romaine, d'autres, les jeux sérieux et toujours militaires de la
Paix, ont un noble air de famille avec les bonnes compostions de Pierre de
Cornélius. - Le dessin est curieux, savant, et visant un peu au
néo-Michel-Angelisme. - Tous les mouvements sont heureusement trouvés - et
accusent un esprit sincèrement amateur de la forme, si ce n'est amoureux. - Ces
dessins nous ont attiré parce qu'ils sont beaux, nous plaisent parce qu'ils sont
beaux; - mais au total, devant un si beau déploiement des forces de l'esprit,
nous regrettons toujours, et nous réclamons à grands cris l'originalité. Nous
voudrions voir déployer ce même talent au profit d'idées plus modernes, - disons
mieux, au profit d'une nouvelle manière de voir et d'entendre les arts - nous ne
voulons pas parler ici du choix des sujets; en ceci les artistes ne sont pas
toujours libres,- mais de la manière de les comprendre et de les dessiner.
En deux mots - à quoi bon tant d'érudition, quand on a du talent?
Jollivet
Le Massacre des Innocents, de M. Jollivet, dénote un esprit sérieux et
appliqué. - Son tableau est, il est vrai, d'un aspect froid et laiteux. - Le
dessin n'est pas très original; mais ses femmes sont d'une belle forme, grasse,
résistante et solide.
Laviron
Jésus chez Marthe et Marie
Tableau sérieux plein d'inexpériences pratiques. - Voilà ce que c'est que de
trop s'y connaître, - de trop penser et de ne pas assez peindre.
Matout
a donné trois sujets antiques, où l'on devine un esprit sincèrement épris de
la forme, et qui repousse les tentations de la couleur pour ne pas obscurcir les
intentions de sa pensée et de son dessin.
De ces trois tableaux c'est le plus grand qui nous plaît le plus, à cause de
la beauté intelligente des lignes, de leur harmonie sérieuse, et surtout à cause
du parti pris de la manière, parti pris qu'on ne retrouve pas dans Daphnis et
Naïs.
Que M. Matout songe à M. Haussoullier, et qu'il voie tout ce que l'on gagne
ici-bas, en art, en littérature, en politique, à être radical et absolu, et à ne
jamais faire de concessions.
Bref, il nous semble que M. Matout connaît trop bien son affaire, et qu'il a
trop ça dans la main - Inde une impression moins forte.
D'une oeuvre laborieusement faite il reste toujours quelque chose.
Janmot
Nous n'avons pu trouver qu'une seule figure de M. Janmot, c'est une femme
assise avec des fleurs sur les genoux. - Cette simple figure, sérieuse et
mélancolique, et dont le dessin fin et la couleur un peu crue rappellent les
anciens maîtres allemands, ce gracieux Albert Dürer, nous avait donné une
excessive curiosité de trouver le reste. Mais nous n'avons pu y réussir. C'est
certainement là une belle peinture. - Outre que le modèle est très beau et très
bien choisi, et très bien ajusté, il y a, dans la couleur même et l'alliance de
ces tons verts, roses et rouges, un peu douloureux à l'oeil, une certaine
mysticité qui s'accorde avec le reste. - Il y a harmonie naturelle entre cette
couleur et ce dessin.
Il nous suffit, pour compléter l'idée qu'on doit se faire du talent de M.
Janmot, de lire dans le livret le sujet d'un autre tableau:
Assomption de la Vierge - partie supérieure: - la sainte Vierge est entourée
d'anges dont les deux principaux représentent la Chasteté et l'Harmonie. Partie
inférieure: Réhabilitation de la femme; un ange brise ses chaînes.
Etex
O sculpteur, qui fîtes quelquefois de bonnes statues, vous ignorez donc qu'il
y a une grande différence entre dessiner sur une toile et modeler avec de la
terre, - et que la couleur est une science mélodieuse dont la triture du marbre
n'enseigne pas les secrets? - Nous comprendrions plutôt qu'un musicien voulût
singer Delacroix, - mais un sculpteur, jamais! - O grand tailleur de pierre!
pourquoi voulez-vous jouer du violon?