Salon de 1845

II

Portraits

Léon Cogniet

Un très beau portrait de femme, dans le Salon carré.
M. Léon Cogniet est un artiste d'un rang très élevé dans les régions moyennes du goût et de l'esprit. - S'il ne se hausse pas jusqu'au génie, il a un de ces talents complets dans leur modération qui défient la critique. M. Cogniet ignore les caprices hardis de la fantaisie et le parti pris des absolutistes. Fondre, mêler, réunir tout en choisissant, a toujours été son rôle et son but; il l'a parfaitement bien atteint. Tout dans cet excellent portrait, les chairs, les ajustements, le fond, est traité avec le même bonheur.

Dubufe
M. Dubufe est depuis plusieurs années la victime de tous les feuilletonistes artistiques. Si M. Dubufe est bien loin de sir Thomas Lawrence, au moins n'est-ce pas sans une certaine justice qu'il a hérité de sa gracieuse popularité. - Nous trouvons, quant à nous, que le Bourgeois a bien raison de chérir l'homme qui lui a créé de si jolies femmes, presque toujours bien ajustées.

M. Dubufe a un fils qui n'a pas voulu marcher sur les traces de son père, et qui s'est fourvoyé dans la peinture sérieuse.

Mlle Eugénie Gautier
Beau coloris, - dessin ferme et élégant. - Cette femme a l'intelligence des maîtres; - elle a du Van Dyck; - elle peint comme un homme. - Tous ceux qui se connaissent en peinture se rappellent le modelé de deux bras nus dans un portrait exposé au dernier Salon. La peinture de mademoiselle Eugénie Gautier n'a aucun rapport avec la peinture de femme, qui, en général, nous fait songer aux préceptes du bonhomme Chrysale.

Belloc
M. Belloc a envoyé plusieurs portraits. - Celui de M. Michelet nous a frappé par son excellente couleur.

- M. Belloc, qui n'est pas assez connu, est un des hommes d'aujourd'hui les plus savants dans leur art. - Il a fait des élèves remarquables, - mademoiselle Eugénie Gautier, par exemple, à ce que nous croyons. - L'an passé, nous avons vu de lui, aux galeries du boulevard Bonne-Nouvelle, une tête d'enfant qui nous a rappelé les meilleurs morceaux de Lawrence.

Tissier
est vraiment coloriste, mais n'est peut-être que cela; - c'est pourquoi son portrait de femme, qui est d'une couleur distinguée et dans une gamme de ton très grise, est supérieur à son tableau de religion.

Riesener
est avec M. Planet un des hommes qui font honneur à M. Delacroix. - Le portrait du docteur H. de Saint-A... est d'une franche couleur et d'une franche facture.

Dupont
Nous avons rencontré un pauvre petit portrait de demoiselle avec un petit chien, qui se cache si bien qu'il est fort difficile à trouver; mais il est d'une grâce exquise. - C'est une peinture d'une grande innocence, - apparente, du moins, mais très bien composée, - et d'un très joli aspect; - un peu anglais.

Haffner
Encore un nouveau nom, pour nous, du moins. M. Haffner a, dans la petite galerie, à une très mauvaise place, un portrait de femme du plus bel effet. Il est difficile à trouver, et vraiment c'est dommage. Ce portrait dénote un coloriste de première force. Ce n'est point de la couleur éclatante, pompeuse ni commune, mais excessivement distinguée, et d'une harmonie remarquable. La chose est exécutée dans une gamme de ton très grise. L'effet est très savamment combiné, doux et frappant à la fois. La tête, romantique et doucement pâle, se détache sur un fond gris, encore plus pâle autour d'elle, et qui, se rembrunissant vers les coins, a l'air de lui servir d'auréole. - M. Haffner a, de plus, fait un paysage d'une couleur très hardie - un chariot avec un homme et des chevaux, faisant presque silhouette sur la clarté équivoque d'un crépuscule. - Encore un chercheur consciencieux... que c'est rare!...

Pérignon
a envoyé neuf portraits, dont six de femmes. - Les têtes de M. Pérignon sont dures et lisses comme des objets inanimés. - Un vrai musée de Curtius.

Horace Vernet
M. Horace Vernet, comme portraitiste, est inférieur à M. Horace Vernet, peintre héroïque. Sa couleur surpasse en crudité la couleur de M. Court.

Hippolyte Flandrin
M. Flandrin n'a-t-il pas fait autrefois un gracieux portrait de femme appuyée sur le devant d'une loge avec un bouquet de violettes au sein? Mais il a échoué dans le portrait de M. Chaix-d'Est-Ange. Ce n'est qu'un semblant de peinture sérieuse; ce n'est pas là le caractère si connu de cette figure fine, mordante, ironique. - C'est lourd et terne.

Nous venons de trouver, ce qui nous a fait le plus vif plaisir, un portrait de femme de M. Flandrin, une simple tête qui nous a rappelé ses bons ouvrages. L'aspect en est un peu trop doux et a le tort de ne pas appeler les yeux comme le portrait de la princesse Belg..., de M. Lehmann. Comme ce morceau est petit, M. Flandrin l'a parfaitement réussi. Le modelé en est beau, et cette peinture a le mérite, rare chez ces messieurs, de paraître faite tout d'une haleine et du premier coup.

Richardot
a peint une jeune dame vêtue d'une robe noire et verte, - coiffée avec une afféterie de keepsake. - Elle a un certain air de famille avec les saintes de Zurbaran, et se promène gravement derrière un grand mur d'un assez bon effet. C'est bon - il y a là-dedans du courage, de l'esprit, de la jeunesse.

Verdier
a fait un portrait de mademoiselle Garrique, dans le Barbier de Séville. Cela est d'une meilleure facture que le portrait précédent, mais manque de délicatesse.

Henri Scheffer
Nous n'osons pas supposer, pour l'honneur de M. Henri Scheffer, que le portrait de Sa Majesté ait été fait d'après nature. - Il y a dans l'histoire contemporaine peu de têtes aussi accentuées que celle de Louis-Philippe. - La fatigue et le travail y ont imprimé de belles rides, que l'artiste ne connaît pas. - Nous regrettons qu'il n'y ait pas en France un seul portrait du Roi. - Un seul homme est digne de cette oeuvre: c'est M. Ingres.

Tous les portraits de Henri Scheffer sont faits avec la même probité, minutieuse et aveugle; la même conscience, patiente et monotone.

Leiendecker
En passant devant le portrait de mademoiselle Brohan, nous avons regretté de ne pas voir au Salon un autre portrait, - qui aurait donné au public une idée plus juste de cette charmante actrice, - par M. Ravergie, à qui le portrait de madame Guyon avait fait une place importante parmi les portraitistes.

Diaz
M. Diaz fait d'habitude de petits tableaux dont la couleur magique surpasse les fantaisies du kaléidoscope. - Cette année, il a envoyé de petits portraits en pied. Un portrait est fait, non seulement de couleur, mais de lignes et de modelé. - C'est l'erreur d'un peintre de genre qui prendra sa revanche.