Salon de 1846
Corot
A la tête de l'école moderne du paysage, se place M. Corot. - Si M. Théodore Rousseau voulait exposer, la suprématie serait douteuse, M. Théodore Rousseau unissant à une naïveté, à une originalité au moins égales, un plus grand charme et une plus grande sûreté d'exécution. - En effet, ce sont la naïveté et l'originalité qui constituent le mérite de M. Corot. - Evidemment cet artiste aime sincèrement la nature, et sait la regarder avec autant d'intelligence que d'amour. - Les qualités par lesquelles il brille sont tellement fortes, - parce qu'elles sont des qualités d'âme et de fond - que l'influence de M. Corot est actuellement visible dans presque toutes les oeuvres des jeunes paysagistes - surtout de quelques-uns qui avaient déjà le bon esprit de l'imiter et de tirer parti de sa manière avant qu'il fût célèbre et sa réputation ne dépassant pas encore le monde des artistes. M. Corot, du fond de sa modestie, a agi sur une foule d'esprits. - Les uns se sont appliqués à choisir dans la nature les motifs, les sites, les couleurs qu'il affectionne, à choyer les mêmes sujets; d'autres ont essayé même de pasticher sa gaucherie. - Or, à propos de cette prétendue gaucherie de M. Corot, il nous semble qu'il y a ici un petit préjugé à relever. - Tous les demi-savants, après avoir consciencieusement admiré un tableau de Corot, et lui avoir loyalement payé leur tribut d'éloges, trouvent que cela pèche par l'exécution, et s'accordent en ceci, que définitivement M. Corot ne sait pas peindre. - Braves gens! qui ignorent d'abord qu'une oeuvre de génie - ou si l'on veut - une oeuvre d'âme - où tout est bien vu, bien observé, bien compris, bien imaginé - est toujours très bien exécutée, quand elle l'est suffisamment - Ensuite - qu'il y a une grande différence entre un morceau fait et un morceau fini - qu'en général ce qui est fait n'est pas fini, et qu'une chose très finie peut n'être pas faite du tout - que la valeur d'une touche spirituelle, importante et bien placée est énorme..., etc..., d'où il suit que M. Corot peint comme les grands maîtres. - Nous n'en voulons d'autre exemple que son tableau de l'année dernière - dont l'impression était encore plus tendre et mélancolique que d'habitude. - Cette verte campagne où était assise une femme jouant du violon - cette nappe de soleil au second plan, éclairant le gazon et le colorant d'une manière différente que le premier, était certainement une audace et une audace très réussie. - M. Corot est tout aussi fort cette année que les précédentes; - mais l'oeil du public a été tellement accoutumé aux morceaux luisants, propres et industrieusement astiqués, qu'on lui fait toujours le même reproche.

Français
est aussi un paysagiste de premier mérite - d'un mérite analogue à Corot, et que nous appellerions volontiers l'amour de la nature - mais c'est déjà moins naïf, plus rusé - cela sent beaucoup plus son peintre - aussi est-ce plus facile à comprendre. - Le soir est d'une belle couleur.
Paul Huet
Un vieux château sur des rochers. - Est-ce que par hasard M. Paul Huet voudrait modifier sa manière? - Elle était pourtant excellente.
Haffner
Prodigieusement original - surtout par la couleur. C'est la première fois que nous voyons des tableaux de M. Haffner - nous ignorons donc s'il est paysagiste ou portraitiste de son état - d'autant plus qu'il est excellent dans les deux genres.
Troyon
fait toujours de beaux et de verdoyants paysages, les fait en coloriste et même en observateur, mais fatigue toujours les yeux par l'aplomb imperturbable de sa manière et le papillotage de ses touches. - On n'aime pas voir un homme si sûr de lui-même.
Curzon
a peint un site très original appelé les Houblons. - C'est tout simplement un horizon auquel les feuilles et les branchages des premiers plans servent de cadre. - Du reste, M. Curzon a fait aussi un très beau dessin dont nous aurons tout à l'heure occasion de parler.
Flers
Je vais revoir ma Normandie,
C'est le pays...
Voilà ce qu'ont chanté longtemps toutes les toiles de M. Flers. - Qu'on ne prenne pas ceci pour une moquerie. - C'est qu'en effet tous ces paysages étaient poétiques, et donnaient l'envie de connaître ces éternelles et grasses verdures qu'ils exprimaient si bien - mais cette année l'application ne serait pas juste, car nous ne croyons pas que M. Flers, soit dans ses dessins, soit dans ses tableaux, ait placé une seule Normandie. - M. Flers est toujours resté un artiste éminent.
Wickemberg
peint toujours très bien ses Effets d'hiver; mais nous croyons que les bons Flamands dont il semble préoccupé ont une manière plus large.
Calame et Diday
Pendant longtemps on a cru que c'était le même artiste atteint de dualisme chronique; mais depuis l'on s'est aperçu qu'il affectionnait le nom de Calame les jours qu'il peignait bien...
Dauzats
Toujours de l'Orient et de l'Algérie - c'est toujours d'une ferme exécution!
Frère
(Voyez le précédent.)
Chacaton
en revanche a quitté l'Orient; mais il y a perdu.
Loubon
fait toujours des paysages d'une couleur assez fine: ses Bergers des Landes sont une heureuse composition.
Garnerey
Toujours des beffrois et des cathédrales très adroitement peints.
Joyant
Un palais des papes d'Avignon, et encore une Vue de Venise. - Rien n'est embarrassant comme de rendre compte d'oeuvres que chaque année ramène avec leurs mêmes désespérantes perfections.
Borget
Toujours des vues indiennes ou chinoises. - Sans doute c'est très bien fait; mais ce sont trop des articles de voyages ou de moeurs; - il y a des gens qui regrettent ce qu'ils n'ont jamais vu, le boulevard du Temple ou les galeries de Bois! - Les tableaux de M. Borget nous font regretter cette Chine où le vent lui-même, dit H. Heine, prend un son comique en passant par les clochettes, - et où la nature et l'homme ne peuvent pas se regarder sans rire.
Paul Flandrin
Qu'on éteigne les reflets dans une tête pour mieux faire voir le modelé, cela se comprend, surtout quand on s'appelle Ingres. - Mais quel est donc l'extravagant et le fanatique qui s'est avisé le premier d'ingriser la campagne?
Blanchard
Ceci est autre chose, - c'est plus sérieux, ou moins sérieux, comme on voudra. - C'est un compromis assez adroit entre les purs coloristes et les exagérations précédentes.
Lapierre et Lavieille
sont deux bons et sérieux élèves de M. Corot. - M. Lapierre a fait aussi tableau de Daphnis et Chloé, qui a bien son mérite.
Brascassat
Certainement, l'on parle trop de M. Brascassat, qui, homme d'esprit et de talent comme il l'est, ne doit pas ignorer que dans la galerie des Flamands il y a beaucoup de tableaux du même genre, tout aussi faits que les siens, et plus largement peints, - et d'une meilleure couleur. - L'on parle trop aussi de
Saint-Jean
qui est de l'école de Lyon, le bagne de la peinture, - l'endroit du monde connu où l'on travaille le mieux les infiniment petits. - Nous préférons les fleurs et les fruits de Rubens, et les trouvons plus naturels. - Du reste, le tableau de M. Saint-Jean est d'un fort vilain aspect, - c'est monotonement jaune. - Au total, quelque bien faits qu'ils soient, les tableaux de M. Saint-Jean sont des tableaux de salle à manger, - mais non des peintures de cabinet et de galerie; de vrais tableaux de salle à manger.
Kiörböe
Des tableaux de chasse, - à la bonne heure! Voilà qui est beau, voilà qui est de la peinture et de la vraie peinture; c'est large, - c'est vrai, - et la couleur en est belle. - Ces tableaux ont une grande tournure commune aux anciens tableaux de chasse ou de nature morte que faisaient les grands peintres, - et ils sont tous habilement composés.
Philippe Rousseau
Le rat de ville et le rat des champs
est un tableau très coquet et d'un aspect charmant. - Tous les tons sont à la fois d'une grande fraîcheur et d'une grande richesse. - C'est réellement faire des natures mortes, librement, en paysagiste, en peintre de genre, en homme d'esprit, et non pas en ouvrier, comme MM. de Lyon. - Les petits rats sont fort jolis.
Béranger
Les petits tableaux de M. Béranger sont charmants - comme des Meissonier.
Arondel
Un grand entassement de gibier de toute espèce. - Ce tableau, mal composé, et dont la composition a l'air bousculé, comme si elle visait à la quantité, a néanmoins une qualité très rare par le temps qui court - il est peint avec une grande naïveté - sans aucune prétention d'école ni aucun pédantisme d'atelier. - D'où il suit qu'il y a des parties fort bien peintes. - Certaines autres sont malheureusement d'une couleur brune et rousse, qui donne au tableau je ne sais quel aspect obscur - mais tous les tons clairs ou riches sont bien réussis. - Ce qui nous a donc frappé dans ce tableau est la maladresse mêlée à l'habileté - des inexpériences comme d'un homme qui n'aurait pas peint depuis longtemps, et de l'aplomb comme d'un homme qui aurait beaucoup peint.
Chazal
a peint le Yucca gloriosa, fleuri en 1844 dans le parc de Neuilly. Il serait bon que tous les gens qui se cramponnent à la vérité microscopique et se croient des peintres vissent ce petit tableau, et qu'on leur insufflât dans l'oreille avec un cornet les petites réflexions que voici: ce tableau est très bien, non parce que tout y est et que l'on peut compter les feuilles, mais parce qu'il rend en même temps le caractère général de la nature - parce qu'il exprime bien l'aspect vert cru d'un parc au bord de la Seine et de notre soleil froid; bref, parce qu'il est fait avec une profonde naïveté - tandis que vous autres, vous êtes trop... artistes.