Salon de 1845
| Bartolini Nous avons le droit de nous défier à Paris des réputations étrangères. - Nos voisins nous ont si souvent pipé notre estime crédule avec des chefs-d'oeuvre qu'ils ne montraient jamais, ou qui, s'ils consentaient enfin à les faire voir, étaient un objet de confusion pour eux et pour nous, que nous nous tenons toujours en garde contre de nouveaux pièges. Ce n'est donc qu'avec une excessive défiance que nous nous sommes approchés de la Nymphe au Scorpion. - Mais cette fois il nous a été réellement impossible de refuser notre admiration à l'artiste étranger. - Certes nos sculpteurs sont plus adroits, et cette préoccupation excessive du métier absorbe aujourd'hui nos sculpteurs comme nos peintres; - or c'est justement à cause des qualités un peu mises en oubli chez les nôtres, à savoir: le goût, la noblesse, la grâce - que nous regardons l'oeuvre de M. Bartolini comme le morceau capital du salon de sculpture. - Nous savons que quelques-uns des sculptiers dont nous allons parler sont très aptes à relever les quelques défauts d'exécution de ce marbre, un peu trop de mollesse, une absence de fermeté; bref, certaines parties veules et des bras un peu grêles; | ![]() |
David
Ce n'est pas là, par exemple, le cas de M. David, dont les ouvrages nous font toujours penser à
Ribéra. - Et encore, il y a ceci de faux dans notre comparaison, que Ribéra n'est homme de
métier que par-dessus le marché - qu'il est en outre plein de fougue, d'originalité, de colère
et d'ironie.
Certainement il est difficile de mieux modeler et de mieux faire le morceau que M. David. Cet
enfant qui se pend à une grappe, et qui était déjà connu par quelques charmants vers de
Sainte-Beuve, est une chose curieuse à examiner; c'est de la chair, il est vrai; mais c'est bête
comme la nature, et c'est pourtant une vérité incontestée que le but de la sculpture n'est pas
de rivaliser avec des moulages. - Ceci conclu, admirons la beauté du travail tout à notre aise.
Bosio
au contraire se rapproche de Bartolini par les hautes qualités qui séparent le grand goût d'avec
le goût du trop vrai. - Sa Jeune Indienne est certainement une jolie chose - mais cela manque un
peu d'originalité. - Il est fâcheux que M. Bosio ne nous montre pas à chaque fois des morceaux
aussi complets que celui qui est au Musée du Luxembourg, et que son magnifique buste de la
reine.
Pradier
On dirait que M. Pradier a voulu sortir de lui-même et s'élever, d'un seul coup, vers les
régions hautes. Nous ne savons comment louer sa statue - elle est incomparablement habile
- elle est jolie sous tous les aspects - on pourrait sans doute en retrouver quelques parties
au Musée des Antiques; car c'est un mélange prodigieux de dissimulations. - L'ancien Pradier
vit encore sous cette peau nouvelle, pour donner un charme exquis à cette figure; - c'est là
certainement un noble tour de force; mais la nymphe de M. Bartolini, avec ses imperfections,
nous paraît plus originale.
Feuchère
Encore un habile - mais quoi! n'ira-t-on jamais plus loin?
Ce jeune artiste a déjà eu de beaux salons - sa statue est évidemment destinée à un succès;
outre que son sujet est heureux, car les pucelles ont en général un public, comme tout ce qui
touche aux affections publiques, cette Jeanne d'Arc que nous avions déjà vue en plâtre gagne
beaucoup à des proportions plus grandes. Les draperies tombent bien, et non pas comme
tombent en général les draperies des sculpteurs - les bras et les pieds sont d'un très beau
travail - la tête est peut-être un peu commune.
Daumas
M. Daumas est, dit-on, un chercheur. - En effet, il y a des intentions d'énergie et d'élégance
dans son Génie maritime; mais c'est bien grêle.
Etex
M. Etex n'a jamais rien pu faire de complet. Sa conception est souvent heureuse - il y a chez
lui une certaine fécondité de pensée qui se fait jour assez vite et qui nous plaît; mais des
morceaux assez considérables déparent toujours son oeuvre. Ainsi, vu par derrière, son groupe
d'Héro et Léandre a l'air lourd et les lignes ne se détachent pas harmonieusement. Les épaules
et le dos de la femme ne sont pas dignes de ses hanches et de ses jambes.
Garraud
avait fait autrefois une assez belle bacchante dont on a gardé le souvenir - c'était de la chair
- son groupe de la première Famille humaine contient certainement des morceaux d'une
exécution très remarquable; mais l'ensemble en est désagréable et rustique, surtout par devant.
- La tête d'Adam, quoiqu'elle ressemble à celle de Jupiter olympien, est affreuse.
- Le petit Caïn est le mieux réussi.
Debay
est un peintre qui a fait un groupe charmant, le Berceau primitif. - Eve tient ses deux enfants
sur un genou et leur fait une espèce de panier avec ses deux bras. - La femme est belle, les
enfants jolis - c'est surtout la composition de ceci qui nous plaît; car il est malheureux que
M. Debay n'ait pu mettre au service d'une idée aussi originale qu'une exécution qui ne l'est
pas assez.
Cumberworth
La lesbie de Catulle pleurant sur le moineau.
C'est de la belle et bonne sculpture. - De belles lignes, de belles draperies, - c'est un peu
trop de l'antique, dont
Simart
s'est néanmoins encore plus abreuvé, ainsi que
Forceville-Duvette
qui a évidemment du talent, mais qui s'est trop souvenu de la Polymnie.
Millet
a fait une jolie bacchante - d'un bon mouvement; mais n'est-ce pas un peu trop connu, et
n'avons-nous pas vu ce motif-là bien souvent?
Dantan
a fait quelques bons bustes, nobles, et évidemment ressemblants, ainsi que
Clesinger
qui a mis beaucoup de distinction et d'élégance dans les portraits du duc de Nemours et de
madame Marie de M...
Camagni
A fait un buste romantique de Cordelia, dont le type est assez original pour être un portrait
...
...
Nous ne croyons pas avoir fait d'omissions graves. - Le Salon, en somme, ressemble à tous les
salons précédents, sauf l'arrivée soudaine, inattendue, éclatante de M. William Haussoullier
- et quelques très belles choses, des Delacroix et des Decamps. Du reste, constatons que tout
le monde peint de mieux en mieux, ce qui nous paraît désolant; - mais d'invention, d'idées, de
tempérament, pas davantage qu'avant. - Au vent qui soufflera demain nul ne tend l'oreille; et
pourtant l'héroïsme de la vie moderne nous entoure et nous presse. - Nos sentiments vrais nous
étouffent assez pour que nous les connaissions. - Ce ne sont ni les sujets ni les couleurs qui
manquent aux épopées. Celui-là sera le peintre, le vrai peintre, qui saura arracher à la vie
actuelle son côté épique, et nous faire voir et comprendre, avec de la couleur ou du dessin,
combien nous sommes grands et poétiques dans nos cravates et nos bottines vernies. - Puissent
les vrais chercheurs nous donner l'année prochaine cette joie singulière de célébrer
l'avènement du neuf!