Salon de 18959
X
Envoi
Enfin il m'est permis de proférer l'irrésistible ouf! que lâche avec tant de
bonheur tout simple mortel, non privé de sa rate et condamné à une course
forcée, quand il peut se jeter dans l'oasis de repos tant espérée depuis
longtemps. Dès le commencement, je l'avouerai volontiers, les caractères
béatifiques qui composent le mot fin apparaissaient à mon cerveau, revêtus de
leur peau noire, comme de petits baladins éthiopiens qui exécuteraient la plus
aimable des danses de caractère. MM. les artistes, je parle des vrais artistes,
de ceux-là qui pensent comme moi que tout ce qui n'est pas la perfection devrait
se cacher, et que tout ce qui n'est pas sublime est inutile et coupable, de
ceux-là qui savent qu'il y a une épouvantable profondeur dans la première idée
venue, et que, parmi les manières innombrables de l'exprimer, il n'y en a tout
au plus que deux ou trois d'excellentes (je suis moins sévère que La Bruyère);
ces artistes-là, dis-je, toujours mécontents et non rassasiés, comme des âmes
enfermées, ne prendront pas de travers certains badinages et certaines humeurs
quinteuses dont ils souffrent aussi souvent que le critique. Eux aussi, ils
savent que rien n'est plus fatigant que d'expliquer ce que tout le monde devrait
savoir. Si l'ennui et le mépris peuvent être considérés comme des passions, pour
eux aussi le mépris et l'ennui ont été les passions les plus difficilement
rejetables, les plus fatales, les plus sous la main. Je m'impose à moi-même les
dures conditions que je voudrais voir chacun s'imposer; je me dis sans cesse: à
quoi bon? et je me demande, en supposant que j'aie exposé quelques bonnes
raisons: à qui et à quoi peuvent-elles servir? Parmi les nombreuses omissions
que j'ai commises, il y en a de volontaires; j'ai fait exprès de négliger une
foule de talents évidents, trop reconnus pour être loués, pas assez singuliers,
en bien ou en mal, pour servir de thème à la critique. Je m'étais imposé de
chercher l'imagination à travers le Salon, et, l'ayant rarement trouvée, je n'ai
dû parler que d'un petit nombre d'hommes. Quant aux omissions ou erreurs
involontaires que j'ai pu commettre, la Peinture me les pardonnera, comme à un
homme qui, à défaut de connaissances étendues, a l'amour de la Peinture jusque
dans les nerfs. D'ailleurs, ceux qui peuvent avoir quelque raison de se plaindre
trouveront des vengeurs ou des consolateurs bien nombreux, sans compter celui de
nos amis que vous chargerez de l'analyse de la prochaine exposition, et à qui
vous donnerez les mêmes libertés que vous avez bien voulu m'accorder. Je
souhaite de tout mon coeur qu'il rencontre plus de motifs d'étonnement ou
d'éblouissement que je n'en ai consciencieusement trouvé. Les nobles et
excellents artistes que j'invoquais tout à l'heure diront comme moi: en résumé,
beaucoup de pratique et d'habileté, mais très peu de génie! C'est ce que tout le
monde dit. Hélas! je suis d'accord avec tout le monde. Vous voyez, mon cher
M***, qu'il était bien inutile d'expliquer ce que chacun d'eux pense comme nous.
Ma seule consolation est d'avoir peut-être su plaire, dans l'étalage de ces
lieux communs, à deux ou trois personnes qui me devinent quand je pense à elles,
et au nombre desquelles je vous prie de vouloir bien vous compter.
Votre très dévoué collaborateur et ami.