Exposition universelle - 1855 - Beaux-arts
II
Ingres
Cette Exposition française est à la fois si vaste et généralement composée de
morceaux si connus, déjà suffisamment déflorés par la curiosité parisienne, que
la critique doit chercher plutôt à pénétrer intimement le tempérament de chaque
artiste et les mobiles qui le font agir qu'à analyser, à raconter chaque oeuvre
minutieusement.
Quand David, cet astre froid, et Guérin et Girodet, ses satellites
historiques, espèces d'abstracteurs de quintessence dans leur genre, se levèrent
sur l'horizon de l'art, il se fit une grande révolution. Sans analyser ici le
but qu'ils poursuivirent, sans en vérifier la légitimité, sans examiner s'ils ne
l'ont pas outrepassé, constatons simplement qu'ils avaient un but, un grand but
de réaction contre de trop vives et de trop aimables frivolités que je ne veux
pas non plus apprécier ni caractériser; - que ce but ils le visèrent avec
persévérance, et qu'ils marchèrent à la lumière de leur soleil artificiel avec
une franchise, une décision et un ensemble dignes de véritables hommes de parti.
Quand l'âpre idée s'adoucit et se fit caressante sous le pinceau de Gros, elle
était déjà perdue.
Je me rappelle fort distinctement le respect prodigieux qui environnait au
temps de notre enfance toutes ces figures, fantastiques sans le vouloir, tous
ces spectres académiques; et moi-même je ne pouvais contempler sans une espèce
de terreur religieuse tous ces grands flandrins hétéroclites, tous ces beaux
hommes minces et solennels, toutes ces femmes bégueulement chastes,
classiquement voluptueuses, les uns sauvant leur pudeur sous des sabres
antiques, les autres derrière des draperies pédantesquement transparentes. Tout
ce monde, véritablement hors nature, s'agitait, ou plutôt posait sous une
lumière verdâtre, traduction bizarre du vrai soleil. Mais ces maîtres, trop
célébrés jadis, trop méprisés aujourd'hui, eurent le grand mérite, si l'on ne
veut pas trop se préoccuper de leurs procédés et de leurs systèmes bizarres, de
ramener le caractère français vers le goût de l'héroïsme. Cette contemplation
perpétuelle de l'histoire grecque et romaine ne pouvait, après tout, qu'avoir
une influence stoïcienne salutaire; mais ils ne furent pas toujours aussi Grecs
et Romains qu'ils voulurent le paraître. David, il est vrai, ne cessa jamais
d'être héroïque, l'inflexible David, le révélateur despote. Quant à Guérin et
Girodet, il ne serait pas difficile de découvrir en eux, d'ailleurs très
préoccupés, comme le prophète, de l'esprit de mélodrame, quelques légers grains
corrupteurs, quelques sinistres et amusants symptômes du futur Romantisme.
Ne
vous semble-t-il pas que cette Didon, avec sa toilette si précieuse et si
théâtrale, langoureusement étalée au soleil couchant, comme une créole aux nerfs
détendus, a plus de parenté avec les premières visions de Chateaubriand qu'avec
les conceptions de Virgile, et que son oeil humide, noyé dans les vapeurs du
keepsake, annonce presque certaines Parisiennes de Balzac?
L'Atala de Girodet
est, quoi qu'en pensent certains farceurs qui seront tout à l'heure bien vieux,
un drame de beaucoup supérieur à une foule de fadaises modernes innommables.
| Mais aujourd'hui nous sommes en face d'un homme d'une immense, d'une
incontestable renommée, et dont l'oeuvre est bien autrement difficile à
comprendre et à expliquer. J'ai osé tout à l'heure, à propos de ces malheureux
peintres illustres, prononcer irrespectueusement le mot: hétéroclites. On ne
peut donc pas trouver mauvais que, pour expliquer la sensation de certains
tempéraments artistiques mis en contact avec les oeuvres de M. Ingres, je dise
qu'ils se sentent en face d'un hétéroclitisme bien plus mystérieux et complexe
que celui des maîtres de l'école républicaine et impériale, où cependant il a
pris son point de départ. |
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Avant d'entrer plus décidément en matière, je tiens à constater une
impression première sentie par beaucoup de personnes, et qu'elles se
rappelleront inévitablement, sitôt qu'elles seront entrées dans le sanctuaire
attribué aux oeuvres de M. Ingres. Cette impression, difficile à caractériser,
qui tient, dans des proportions inconnues, du malaise, de l'ennui et de la peur,
fait penser vaguement, involontairement, aux défaillances causées par l'air
raréfié, par l'atmosphère d'un laboratoire de chimie, ou par la conscience d'un
milieu fantasmatique, je dirai plutôt d'un milieu qui imite le fantasmatique;
d'une population automatique et qui troublerait nos sens par sa trop visible et
palpable extranéité. Ce n'est plus là ce respect enfantin dont je parlais tout à
l'heure, qui nous saisit devant les Sabines, devant le Marat dans sa baignoire,
devant le Déluge, devant le mélodramatique Brutus. C'est une sensation
puissante, il est vrai, - pourquoi nier la puissance de M. Ingres? - mais d'un
ordre inférieur, d'un ordre quasi maladif. C'est presque une sensation négative,
si cela pouvait se dire. En effet, il faut l'avouer tout de suite, le célèbre
peintre, révolutionnaire à sa manière, a des mérites, des charmes même tellement
incontestables et dont j'analyserai tout à l'heure la source, qu'il serait
puéril de ne pas constater ici une lacune, une privation, un amoindrissement
dans le jeu des facultés spirituelles. L'imagination qui soutenait ces grands
maîtres, dévoyés dans leur gymnastique académique, l'imagination, cette reine
des facultés, a disparu.
Plus d'imagination, partant plus de mouvement. Je ne pousserai pas
l'irrévérence et la mauvaise volonté jusqu'à dire que c'est chez M. Ingres une
résignation; je devine assez son caractère pour croire plutôt que c'est de sa
part une immolation héroïque, un sacrifice sur l'autel des facultés qu'il
considère sincèrement comme plus grandioses et plus importantes.
C'est en quoi il se rapproche, quelque énorme que paraisse ce paradoxe, d'un
jeune peintre dont les débuts remarquables se sont produits récemment avec
l'allure d'une insurrection. M. Courbet, lui aussi, est un puissant ouvrier, une
sauvage et patiente volonté; et les résultats qu'il a obtenus, résultats qui ont
déjà pour quelques esprits plus de charme que ceux du grand maître de la
tradition raphaélesque, à cause sans doute de leur solidité positive et de leur
amoureux cynisme, ont, comme ces derniers, ceci de singulier qu'ils manifestent
un esprit de sectaire, un massacreur de facultés. La politique, la littérature
produisent, elles aussi, de ces vigoureux tempéraments, de ces protestants, de
ces anti-surnaturalistes, dont la seule légitimation est un esprit de réaction
quelquefois salutaire. La providence qui préside aux affaires de la peinture
leur donne pour complices tous ceux que l'idée adverse prédominante avait lassés
ou opprimés. Mais la différence est que le sacrifice héroïque que M. Ingres fait
en l'honneur de la tradition et de l'idée du beau raphaélesque, M. Courbet
l'accomplit au profit de la nature extérieure, positive, immédiate. Dans leur
guerre à l'imagination, ils obéissent à des mobiles différents; et deux
fanatismes inverses les conduisent à la même immolation.
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Maintenant, pour reprendre le cours régulier de notre analyse, quel est le
but de M. Ingres? Ce n'est pas, à coup sûr, la traduction des sentiments, des
passions, des variantes de ces passions et de ces sentiments; ce n'est pas non
plus la représentation de grandes scènes historiques (malgré ses beautés
italiennes, trop italiennes, le tableau du Saint Symphorien, italianisé jusqu'à
l'empilement des figures, ne révèle certainement pas la sublimité d'une victime
chrétienne, ni la bestialité féroce et indifférente à la fois des païens
conservateurs). Que cherche donc, que rêve donc M. Ingres? Qu'est-il venu dire
en ce monde? Quel appendice nouveau apporte-t-il à l'évangile de la peinture?
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Je croirais volontiers que son idéal est une espèce d'idéal fait moitié de
santé, moitié de calme, presque d'indifférence, quelque chose d'analogue à
l'idéal antique, auquel il a ajouté les curiosités et les minuties de l'art
moderne. C'est cet accouplement qui donne souvent à ses oeuvres leur charme
bizarre. Epris ainsi d'un idéal qui mêle dans un adultère agaçant la solidité
calme de Raphaël avec les recherches de la petite-maîtresse, M. Ingres devait
surtout réussir dans les portraits; et c'est en effet dans ce genre qu'il a
trouvé ses plus grands, ses plus légitimes succès. Mais il n'est point un de ces
peintres à l'heure, un de ces fabricants banals de portraits auxquels un homme
vulgaire peut aller, la bourse à la main, demander la reproduction de sa
malséante personne. M. Ingres choisit ses modèles, et il choisit, il faut le
reconnaître, avec un tact merveilleux, les modèles les plus propres à faire
valoir son genre de talent. Les belles femmes, les natures riches, les santés
calmes et florissantes, voilà son triomphe et sa joie!
Ici cependant se présente une question discutée cent fois, et sur laquelle il
est toujours bon de revenir. Quelle est la qualité du dessin de M. Ingres?
Est-il d'une qualité supérieure? Est-il absolument intelligent? Je serai compris
de tous les gens qui ont comparé entre elles les manières de dessiner des
principaux maîtres en disant que le dessin de M. Ingres est le dessin d'un homme
à système. Il croit que la nature doit être corrigée, amendée; que la tricherie
heureuse, agréable, faite en vue du plaisir des yeux, est non seulement un
droit, mais un devoir. On avait dit jusqu'ici que la nature devait être
interprétée, traduite dans son ensemble et avec toute sa logique; mais dans les
oeuvres du maître en question il y a souvent dol, ruse, violence, quelquefois
tricherie et croc-en-jambe. Voici une armée de doigts trop uniformément allongés
en fuseaux et dont les extrémités étroites oppriment les ongles, que Lavater, à
l'inspection de cette poitrine large, de cet avant-bras musculeux, de cet
ensemble un peu viril, aurait jugés devoir être carrés, symptôme d'un esprit
porté aux occupations masculines, à la symétrie et aux ordonnances de l'art.
Voici des figures délicates et des épaules simplement élégantes associées à des
bras trop robustes, trop pleins d'une succulence raphaélique. Mais Raphaël
aimait les gros bras, il fallait avant tout obéir et plaire au maître.
| Ici nous
trouverons un nombril qui s'égare vers les côtes, là un sein qui pointe trop
vers l'aisselle; ici, - chose moins excusable (car généralement ces différentes
tricheries ont une excuse plus ou moins plausible et toujours facilement
devinable dans le goût immodéré du style), - ici, dis-je, nous sommes tout à
fait déconcertés par une jambe sans nom, toute maigre, sans muscles, sans
formes, et sans pli au jarret (Jupiter et Antiope.)
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Remarquons aussi qu'emporté par cette préoccupation presque maladive du
style, le peintre supprime souvent le modelé ou l'amoindrit jusqu'à l'invisible,
espérant ainsi donner plus de valeur au contour, si bien que ses figures ont
l'air de patrons d'une forme très correcte, gonflés d'une matière molle et non
vivante, étrangère à l'organisme humain. Il arrive quelquefois que l'oeil tombe
sur des morceaux charmants, irréprochablement vivants; mais cette méchante
pensée traverse alors l'esprit, que ce n'est pas M. Ingres qui a cherché la
nature, mais la nature qui a violé le peintre, et que cette haute et puissante
dame l'a dompté par son ascendant irrésistible.
D'après tout ce qui précède, on comprendra facilement que M. Ingres peut être
considéré comme un homme doué de hautes qualités, un amateur éloquent de la
beauté, mais dénué de ce tempérament énergique qui fait la fatalité du génie.
Ses préoccupations dominantes sont le goût de l'antique et le respect de
l'école. Il a, en somme, l'admiration assez facile, le caractère assez
éclectique, comme tous les hommes qui manquent de fatalité. Aussi le voyons-nous
errer d'archaïsme en archaïsme;
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Titien (Pie VII tenant chapelle), les émailleurs
de la Renaissance (Vénus Anadyomène), Poussin et Carrache (Vénus et Antiope),
Raphaël (Saint Symphorien), les primitifs Allemands (tous les petits tableaux du
genre imagier et anecdotique), les curiosités et le bariolage persan et chinois
(la Petite Odalisque); se disputent ses préférences. L'amour et l'influence de
l'antiquité se sentent partout; mais M. Ingres me paraît souvent être à
l'antiquité ce que le bon ton, dans ses caprices transitoires, est aux bonnes
manières naturelles qui viennent de la dignité et de la charité de l'individu.
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C'est surtout dans l'Apothéose de l'Empereur Napoléon Ier, tableau venu de
l'Hôtel de ville, que M. Ingres a laissé voir son goût pour les Etrusques.
Cependant les Etrusques, grands simplificateurs, n'ont pas poussé la
simplification jusqu'à ne pas atteler les chevaux aux chariots. Ces chevaux
surnaturels (en quoi sont-ils, ces chevaux qui semblent d'une matière polie,
solide, comme le cheval de bois qui prit la ville de Troie?) possèdent-ils donc
la force de l'aimant pour entraîner le char derrière eux sans traits et sans
harnais? De l'empereur Napoléon j'aurais bien envie de dire que je n'ai point
retrouvé en lui cette beauté épique et destinale dont le dotent généralement ses
contemporains et ses historiens; qu'il m'est pénible de ne pas voir conserver le
caractère extérieur et légendaire des grands hommes, et que le peuple, d'accord
avec moi en ceci, ne conçoit guère son héros de prédilection que dans les
costumes officiels des cérémonies ou sous cette historique capote gris de fer,
qui, n'en déplaise aux amateurs forcenés du style, ne déparerait nullement une
apothéose moderne.
Mais on pourrait faire à cette oeuvre un reproche plus grave. Le caractère
principal d'une apothéose doit être le sentiment surnaturel, la puissance
d'ascension vers les régions supérieures, un entraînement, un vol irrésistible
vers le ciel, but de toutes les aspirations humaines et habitacle classique de
tous les grands hommes. Or, cette apothéose ou plutôt cet attelage tombe, tombe
avec une vitesse proportionnée à sa pesanteur. Les chevaux entraînent le char
vers la terre. Le tout, comme un ballon sans gaz, qui aurait gardé tout son
lest, va inévitablement se briser sur la surface de la planète.
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| | Quant à la Jeanne d'Arc qui se dénonce par une pédanterie outrée de moyens,
je n'ose en parler. Quelque peu de sympathie que j'aie montré pour M. Ingres au
gré de ses fanatiques, je préfère croire que le talent le plus élevé conserve
toujours des droits à l'erreur. Ici, comme dans l'Apothéose, absence totale de
sentiment et de surnaturalisme. Où donc est-elle, cette noble pucelle, qui,
selon la promesse de ce bon M. Délécluze, devait se venger et nous venger des
polissonneries de Voltaire? Pour me résumer, je crois qu'abstraction faite de
son érudition, de son goût intolérant et presque libertin de la beauté, la
faculté qui a fait de M. Ingres ce qu'il est, le puissant, l'indiscutable,
l'incontrôlable dominateur, c'est la volonté, ou plutôt un immense abus de la
volonté. En somme, ce qu'il est, il le fut dès le principe.
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Grâce à cette
énergie qui est en lui, il restera tel jusqu'à la fin. Comme il n'a pas
progressé, il ne vieillira pas. Ses admirateurs trop passionnés seront toujours
ce qu'ils furent, amoureux jusqu'à l'aveuglement; et rien ne sera changé en
France, pas même la manie de prendre à un grand artiste des qualités bizarres
qui ne peuvent être qu'à lui, et d'imiter l'inimitable.
Mille circonstances, heureuses d'ailleurs, ont concouru à la solidification
de cette puissante renommée. Aux gens du monde M. Ingres s'imposait par un
emphatique amour de l'antiquité et de la tradition. Aux excentriques, aux
blasés, à mille esprits délicats toujours en quête de nouveautés, même de
nouveautés amères, il plaisait par la bizarrerie. Mais ce qui fut bon, ou tout
au moins séduisant en lui, eut un effet déplorable dans la foule des imitateurs;
c'est ce que j'aurai plus d'une fois l'occasion de démontrer.